Whisky en sachet : le mal toléré

La substance, bien que nocive pour la santé humaine, et à l’origine de la déliquescence de la société, peine à être interdite au Cameroun, le gouvernement continue de louvoyer sur le sujet

Insécurité, vol, comportement déviant, viol et bien d’autres, sont autant de maux qui minent la société camerounaise en 2022. Les auteurs de ces agissements se recrutent en majorité  au sein de la jeunesse, qui se célèbre les premiers jours de chaque mois de février. Les causes des comportements asociaux ont fait l’objet de milliers d’études dans le monde, et les spécificités propres au Cameroun continuent de faire l’objet des mémoires, thèses, produits de recherches, résultats d’enquêtes, aussi bien au sein de la communauté universitaire que dans la société civile. Certains départements ministériels sont aussi dotés des services dédiés, et surtout à la recherche des solutions. Le phénomène ne recule pas pour autant, il semble se moquer de tant d’énergie et de fonds consacrés à sa lutte. L’une des principales causes des comportements déviants est identifié comme la consommation des substances dopantes, parmi lesquelles en bonne place le whisky en sachet. Cette appellation est d’ailleurs exagérée, il s’agirait en réalité d’une substance dont la composition est difficile à déterminer, du fait qu’elle sorte de toutes les usines de fortune, avec surtout une forte contenance en méthanol fortement dommageable pour la santé et du système nerveux.  Cette dernière caractéristique serait d’ailleurs ce qui fait son charme et sa popularité au sein de la classe jeune. Quand on la consomme on devient justement nerveux, au sens camerounais du terme, avec ses synonymes comme avoir du sang à l’œil, ne pas donner le lait et autres, des expressions bien connues dans les milieux redoutés. Historiquement, l’adoption du conditionnement des liqueurs en sachet visait à résoudre un problème d’approvisionnement des milieux redoutés, notamment les milices armées. Ce conditionnement devait alors faciliter le transport et la distribution une fois dans les camps, un sachet étant suffisamment conditionné pour « réchauffer » le corps pour des hommes qui évoluent en milieu hostile. Tout comme les jeunes la consomment aujourd’hui pour se « réchauffer » le corps et avoir le courage dans une société hostile, le rapprochement peut bien se faire.

Cette dernière caractéristique serait d’ailleurs ce qui fait son charme et sa popularité au sein de la classe jeune. Quand on la consomme on devient justement nerveux, au sens camerounais du terme, avec ses synonymes comme avoir du sang à l’œil, ne pas donner le lait et autres, des expressions bien connues dans les milieux redoutés

Interdit d’interdire ?

Toujours est-il que le danger du whisky en sachet n’est pas ignoré en haut lieu, où on donne souvent l’impression de lutter contre sa consommation. Le 12 septembre 2014, trois ministres du gouvernement camerounais signent conjointement un arrêté pour interdire la vente du whisky en sachet et en bidon, qualifié de liqueurs nocives, et ce à partir du 12 septembre 2016. Les ministres de la Santé publique, du Commerce et celui des Mines, de l’Industrie et du développement technologique justifiaient leur décision par le fait que les producteurs locaux ne se conformaient pas à la réglementation.  A la date indiquée dans l’arrêté d’interdiction, deux ans plus tard, le marché était encore plus que fourni par ces produits. Un an après ce délai, c’est-à-dire 3 ans après l’arrêté, le ministre de l’Administration territoriale qui avait constaté que le whisky en sachet se portait plutôt bien, avec ses conséquences induites sur la montée de l’insécurité, faisait signer le 16 août 2017 par le Secrétaire général de son département ministériel, une note adressée aux 10 gouverneurs des régions, avec pour objet « arrêt de la production et de la consommation des whiskies en sachet et en bidon ». La note dit « en vous faisant tenir ci-joint copie de l’arrêté conjoint numéro 006011/Minimidt/Mincommerce/Minsanté du 12 septembre 2014, j’ai l’honneur de vous demander d’inviter vos collaborateurs à différents niveaux, à prendre des mesures appropriées en vue de la mise en œuvre des dispositions y contenues. » Dans la foulée, entre-temps, on a aussi vu certains sous-préfets, de façon isolée, signer des décisions d’interdiction de ces produits, des décisions dont la portée ne traverse pas souvent la porte du bureau du signataire. La mise en application de ces mesures d’interdiction reste un serpent de mer, 8 ans après. Plus, selon le journal la Voix du Consommateur de la semaine en cours, un énième moratoire a été accordé aux producteurs locaux jusqu’en fin décembre 2022, par un arrêté conjoint des mêmes trois ministères sus cités. L’entrée en vigueur de la décision, et l’arrêt effectif de la production officielle, aurait permis de déceler les niches de contrefaçon qui inondent le marché des produits frelatés, qui ne pardonnent pas quand il s’agit d’arrêter le cœur. Mais trois membres du gouvernement viennent de donner le quitus pour que la consommation continue, pour que la jeunesse plus particulièrement, trouve encore et toujours en bordure de route, dans les kiosques ou chez des commerçants ambulants, de quoi détériorer leur corps et leur mental. Cette décision du gouvernement est-elle guidée par des motivations économiques ou politiques, ou les deux à la fois ? Toujours est-il qu’elle contribue à diluer, pour ne pas dire annihiler les efforts et les fonds consentis par le ministère de la Jeunesse par exemple, dans des projets qui visent à donner un sens à la vie pour cette jeunesse.

Tolérance complice

La raison de la montée des comportements asociaux en général et en milieu jeune en particulier est simple, c’est que la société camerounaise offre à ce phénomène plus de moyens de se développer, que des raisons de s’éteindre. Et au sein du gouvernement, pendant que certains s’activent, ou font semblant de le faire pour contenir ces comportements, en face d’eux ou à côté d’autres les nourrissent et les encouragent. D’aucuns parleraient de l’absence de cohésion gouvernementale ou de manque de synergie d’action, le problème, social qu’il est, ne pouvant trouver une solution que dans le cloisonnement des actions cohérentes et harmonisées de plusieurs départements ministériels. Continuer à proroger la durée de vie du whisky en sachet, tout en ayant conscience de ses effets dévastateurs sur la santé humaine et sociale, met à coup sûr en doute, la sincérité du gouvernement à pouvoir enrayer certains fléaux. C’est comme vouloir tuer une herbe en l’arrosant tous les jours à l’eau, se refusant volontiers d’utiliser l’herbicide

Roland TSAPI

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