Wazizi : le pouvoir et le crime imparfait

Acculé et soupçonné d’avoir torturé à mort un journaliste, le pouvoir a rendu public un communiqué, qui loin de le disculper, confirme les soupçons. Le journaliste serait mort après avoir subi des violences physiques à l’origine des blessures non soignées, qui se sont infectées. Le sepsis

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Le 5 juin 2020, après trois jours de tapage médiatique pour réclamer des nouvelles du journaliste Samuel Wazizi, le ministère camerounais de la défense a rendu public un communiqué radio presse signé du chef de division de la communication, le capitaine de frégate Cyrille Serge Atongfack Guemo. En substance on retient que Samuel Wazizi est décédé depuis le 17 août 2019 à l’hôpital militaire de région numéro 1 à Yaoundé, de suites d’un sepsis sévère, tel qu’indiqué sur le certificat de genre de mort délivré par cet hôpital. Mais loin de répondre aux préoccupations, ce communiqué en soulève plutôt davantage, sur les réelles circonstances de cette mort, et sur les raisons pour lesquelles elle est restée cachée pendant que son affaire passait en audience au tribunal à Buéa. De quoi s’arrêter un instant pour essayer de comprendre ce que c’est que cette maladie avancée comme la cause du décès du journaliste. 

Violence physique, cause de sepsis

Selon le site internet de l’Institut pasteur, www.pasteur.fr, le sepsis est la conséquence d’une infection grave qui peut commencer localement : une péritonite, une pneumonie, une infection urinaire, infection sur cathéter, etc. Elle touche généralement des patients dont le système immunitaire est affaibli. Lorsqu’elle se produit après un acte chirurgical lourd ou une traumatologie, on évoque alors une infection nosocomiale. La traumatologie évoquée comme l’une des causes du sepsis étant définie comme l’étude médicale des traumatismes physiques, c’est-à-dire des atteintes à la santé résultant d’une action extérieure violente et soudaine. Et d’autres définitions parlent de traumatisme par choc direct ou indirect : c’est-à-dire par chute, choc, décélération, par objet perforant, tranchant ou contondant, et qui entraînent, par ordre de gravité une contusion ou plaie, un hématome, une entorse, une luxation ou une fracture. Ces lésions intéressent les tissus mous comme la peau, la graisse, ou les muscles, le squelette à savoir les os et les articulations, et enfin les structures nobles comme les artères, les veines, les nerfs, ou les organes. Le traumatisme peut également être causé par les brûlures chimiques à base d’acide par exemple, ou des brûlures thermiques à base de chaleur ou froid intense, la flamme ou le courant électrique.

L’historique de cette infection est d’ailleurs militaire. Le même site internet de l’institut Pasteur indique qu’ « avant d’être nommé comme tel, le sepsis a été connu sous différentes appellations. Auparavant, on parlait par exemple de « gangrène ou pourriture des hôpitaux ». Celle-ci affectait souvent les soldats, suite à leurs blessures infligées sur les champs de bataille, qui s’infectaient fréquemment. »

D’après les définitions médicales toujours, Le sepsis est considéré comme sévère lorsqu’il entraîne une hypoperfusion tissulaire ou la défaillance aiguë d’un ou plusieurs organes comme l’hypotension artérielle, l’insuffisance respiratoire, coagulopathie, oligurie, insuffisance rénale, dysfonction hépatique. Le choc septique se traduisant par la chute de la tension artérielle, les frissons, les extrémités froides, la tachycardie, il nécessite une hospitalisation en milieu de réanimation où seront placées, entre autres, des perfusions intraveineuses goutte à goutte qui permettront l’administration d’antibiotiques directement dans le sang, de l’oxygène, des produits comme la dopamine, nécessaires au bon fonctionnement du système circulatoire et autres. Selon les cas on aura recours aux soins comme la transfusion sanguine, administration de concentrés de globules rouges, la ventilation artificielle, traitement de l’état de choc, l’alimentation artificielle, l’administration d’insuline et la surveillance du traitement, le traitement des troubles de la coagulation ou l’hémodialyse en cas de défaillance des reins.

Atonfack Guemo, Communication Mindef: Quelle est la vérité

Obtenir des aveux

Wazizi est donc mort de sepsis sévère, c’est-à-dire d’une infection dont l’une des causes possibles peut être les blessures causées par des coups ou de la violence physique. Mais quand le chef de la division de la communication du ministère délégué à la présidence chargé de la Défense écrit dans son communiqué radio presse « il est donc clairement décédé de suites d’un sepsis sévère, et non pas d’un quelconque acte de torture ou sévices corporels », il tente de dissocier les effets d’une cause possible, là où la science établit clairement un lien de cause à effet.  Qu’est ce qui a en effet causé le sepsis dont est mort Wazizi, pour un jeune garçon de 35 ans interpellé à Buéa et emmené à Yaoundé bien portant, comme l’a confirmé le gouverneur de la Région du Sud-Ouest aux journalistes le 4 juin 2020 ?

Le communiqué dit qu’il a été interpellé le 3 août 2019 à Ekona et « après de longues enquêtes, les éléments des forces de sécurité avaient établi que ce dernier, se disant animateur dans une chaine de télévision locale était en réalité un logisticien de divers groupes terroristes…De même, il coordonnait les opérations logistiques des autres groupes terroristes opérant dans le département du Fako.»  Selon l’article 116 alinéa 3 de la loi n° 2005-007 du 27 juillet 2005 portant code de procédure pénale, « l’Officier de police judiciaire est tenu, dès l’ouverture de l’enquête préliminaire et, à peine de nullité, d’informer le suspect de son droit de se faire assister d’un conseil, de son droit de garder silence.»  Pendant ces « longues enquêtes », était-il assisté de ses conseils comme l’exige la loi, ses avocats disent non. On n’imagine tout de même pas que les aveux auxquels fait allusion le communiqué ont été obtenus en se partageant les biscuits dans la salle d’interrogatoire.

Flou sur la trajectoire

Toujours est-il qu’il fut mis 4 jours plus tard à la disposition de la 21eme brigade motorisée d’Infanterie pour « exploitation opérationnelle », renseigne toujours le communiqué. Après cette « exploitation opérationnelle », cette autre unité l’a remis 6 jours plus tard au service central de recherche judiciaire de la Gendarmerie nationale via la division de la sécurité militaire 13 août 2019. Le ministère de la Défense dit dans le communiqué qu’il est arrivé à Yaoundé dans un « état fébrile. » Mais il ne dit pas que lors de son interpellation 10 jours plus tôt il était dans cet état, c’est après avoir passé 10 jours entre les mains des diverses unités des force de défense et de sécurité qu’il est entré dans cet état en arrivant à Yaoundé, pour être envoyé à l’hôpital qui le déclare mort 5 jours plus tard à 2 heures 13 minutes. De quoi penser que c’est en réalité une loque humaine de Wazizi qui est arrivé à Yaoundé, puisque manifestement le Service central de recherche judiciaire de la Gendarmerie nationale ne l’a jamais exploité.

En résumé, un jeune garçon interpellé à Ekona dans la région du Sud-Ouest, sans signe de maladie, meurt deux semaines plus tard dans un hôpital militaire de sepsis sévère. En deux semaines il a développé une infection tellement grave que même l’hôpital militaire, en principe l’une des mieux équipée du pays en raison des cas de patients qu’il est susceptible de recevoir, n’a pas pu le sauver. De la voix de l’ambassadeur français au Cameroun, l’opinion a appris que le président Paul Biya envisageait d’instruire une enquête sur ce décès. Cela veut dire qu’il subsiste des zones d’ombre, surtout qu’il a fallu que la presse monte au créneau pour réclamer le journaliste, pour que l’on apprenne qu’il était mort il y a dix mois. Temps pendant lequel son affaire a été pourtant appelé 14 fois au tribunal. Comme quoi même les morts sont désormais jugés au Cameroun

Roland TSAPI

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