Violences : l’effet expiatoire

Les violences observées au Cameroun sont désormais loin d’être des cas isolées, mais sont l’expression d’un mal profond accumulé avec les espoirs déçus du renouveau

la foule amassée auprès du corps de la fillette Caro Louise

La ville de Buea capitale de la région du Sud-Ouest a été le théâtre d’une double scène de violence le 14 octobre 2021, avec pour bilan 2 morts. Un enfant qui faisait à peine ses premiers pas dans la vie, et un gendarme qui était aussi sans doute au début de sa carrière. L’enfant tué par balle tirée par le gendarme, le gendarme lapidé par la foule. Deux rêves ainsi brisés, et l’on doit se demander pourquoi ? Les versions s’affrontent, aussi partisanes les unes que les autres. Les populations en  furie rangent l’acte du gendarme dans la sphère de la corruption qui gangrène les corps professionnels au Cameroun, et expliquent que le coup de feu était destiné à punir le conducteur de la voiture qui aurait refusé de se plier à la règle de la corruption. La hiérarchie militaire et administrative tire la couverture de son côté, arguant le refus d’obtempérer de la voiture à l’interpellation de la patrouille. « Dans une réaction inappropriée, inadaptée à la circonstance et manifestement disproportionnée par rapport au comportement irrévérencieux du conducteur, l’un des gendarmes a, au mépris du sacro-saint principe de précaution, procédé à des tirs de sommation dans le but d’immobiliser le véhicule. C’est alors que la nommée Caro Louise Ndialle, jeune élève âgée d’environ 5 ans et se trouvant à bord du véhicule en question, sera mortellement atteinte par balle à la tête. Dans une violente furie, la foule s’est ruée sur le gendarme auteur du coup de feu, et lui a ôté la vie. » Ainsi sont résumés les faits dans un communiqué du ministère de la Défense signé à Yaoundé le même 14 octobre 2021. Qui a tort ou raison ? Chercher la réponse à cette question participe d’un jugement, avec pour avantage de survoler le sujet et jeter au passage quelques individus en pâture. Dans la culture bantou, quand un enfant est victime d’un accident par exemple, pendant que la civilisation occidentale s’active tout autour pour faire des constats, déterminer les causes de l’accident, trouver le fautif et demander des dommages à l’assurance, la mère sait que rien de tout cela ne pourra ramener l’enfant à la vie, prend acte de la mort et retourne au village poser des questions aux ancêtres et trouver une solution pour que la mort ne frappe plus sa progéniture, quels que soient les circonstances, les lieux et les causes. Parce qu’elle prend le temps de lier cet accident aux autres malheurs survenus, et sa logique, rationnelle ou pas, vise à arrêter la saignée.

Et la foule qui se met d’accord pour ôter la vie à un être humain, n’est-ce pas parce qu’elle est à bout et n’a plus rien à perdre ? Quelles sont les conditions de vie de ceux qui composent cette foule en furie, ont-ils un emploi, de quoi manger, où dormir ? Se soignent-il convenablement?

La spirale de la violence

La situation est similaire pour le Cameroun en 2021. Les incidents du 14 octobre à Buea, qui ne sont que la manifestation de la violence, ne sont pas isolés. Le pays saigne en effet, le sang coule de partout, le territoire est traversé par une spirale de violence de toute sorte. Aux actions barbares, on oppose des réactions plus barbares. La loi du Talion, le « œil pour œil, dent pour dent » est sublimée et même perfectionnée au Cameroun. Sinon, comment le gendarme, qui a pleine connaissance de ce que le tir de sommation, par définition, se fait en l’air, avec un but dissuasif et réalisé en vue d’intimider un adversaire sans lui porter de dégâts physiques, a plutôt tiré dans l’intention d’atteindre les occupants du véhicule. Pourquoi ? Dans quel état psychologique travaille-t-il d’habitude, toutes ses primes sont-elles payées, habitait-il dans un logement décent digne d’un fonctionnaire, dort-il suffisamment, a-t-il une paix intérieure ou subit-il constamment des violences psychologiques dans son service, a-t-il un salaire adéquat, une supervision adéquate ? L’acte de tirer sur les occupants du véhicule, au lieu de viser les roues pour l’immobiliser, n’était-il pas un acte de vengeance dissimulé ?  Et la foule qui se met d’accord pour ôter la vie à un être humain, n’est-ce pas parce qu’elle est à bout et n’a plus rien à perdre ? Quelles sont les conditions de vie de ceux qui composent cette foule en furie, ont-ils un emploi, de quoi manger, où dormir ? Se soignent-il convenablement quand ils sont malades sans recourir aux médicaments de la rue, que pensent-ils des dirigeants qui sont au pouvoir, ont-ils des projets, ont-ils une lueur d’espoir pour un lendemain meilleur ?

Tout le monde est victime à la fin. La recherche des solutions ne devrait pas se limiter à des cas isolés qui se manifestent çà et là. Si une maison suinte de partout, ce n’est plus une affaire de l’étanchéiste, il faut faire appel au charpentier.

La profondeur du mal

A bien y regarder, on est arrivé au Cameroun à un niveau où la violence est devenue un acte expiatoire, une occasion pour se vider des frustrations accumulées du fait de la mauvaise gouvernance à tous les niveaux, à cause des mêmes têtes qui sont aux mêmes endroits, des mêmes pratiques de reproduction du système, à cause des promesses non tenues. Et rien ne permet d’envisager une amélioration. Plus les revenus baissent, plus les denrées de première nécessité deviennent chères sur le marché, les prix de la gratuité de l’école augmentent chaque année par divers subterfuges, il faut s’arracher les cheveux pour louer une chambre en ville, au moment où les prix des matériaux de construction flambent. Les routes urbaines et interurbaines se dégradent chaque jour dans l’indifférence totale, des projets de grandes infrastructures sont abandonnées après les effets d’annonce, les entreprises existantes font piètre figure, la compagnie aérienne est devenue souterraine, Camtel peine à se positionner sur le marché de la téléphonie où les multinationales accumulent des milliards chaque mois, le tissu industriel souffre d’un climat des affaires rongé par la corruption. Les corps professionnels, enseignants, huissiers, avocats, médecins, architectes, experts comptables etc, tous ont des récriminations, sans oublier les fonctionnaires qui ruminent en silence. Tout le monde est victime à la fin. La recherche des solutions ne devrait pas se limiter à des cas isolés qui se manifestent çà et là. Si une maison suinte de partout, ce n’est plus une affaire de l’étanchéiste, il faut faire appel au charpentier.

Roland TSAPI

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