Vaccin contre le cancer du col de l’utérus : guerre larvée entre les institutions

Entre le gouvernement, l’église catholique et l’ordre des médecins, chacun a son opinion que ce sujet de santé publique. Les populations, ne savent plus qui croire, chacune de ces institutions bénéficiant d’une relative notoriété. N’est-ce pas à la fin une guerre d’intérêts ?

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Aux côtés de la crise sécuritaire dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, de la crise de la pandémie du corona virus, le Cameroun vit depuis septembre 2020 une autre crise, sourde pour le moment mais qui s’enracine petit à petit, il s’agit de la crise de confiance à propos du vaccin contre le cancer du col de l’utérus. Le gouvernement avait prévu depuis le mois d’août 2020 d’introduire à partir du 23 septembre dans le programme élargi de vaccination, le Gardasil, vaccin contre le cancer du col de l’utérus et les autres infections génitales liées aux papillomavirus humains, avec pour cible les filles de 9 à 13 ans, l’ objectif étant de vacciner environ 400 000 jeunes filles. C’est finalement le 12 octobre que le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune annonçait l’effectivité, avec un reportage à l’hôpital de District d’Efoulan à Yaoundé où les intrants étaient disponibles 4 jours plus tôt. Mais d’après le journal, la responsable de la vaccination dans cette unité affirmait qu’elle n’avait encore reçu aucun parent avec son enfant, venus prendre ce vaccin inoculé gratuitement. Le programme élargi de vaccination annonce pourtant que 2356 nouveaux cas de cancer du col de l’utérus sont diagnostiqués chaque année au Cameroun, et ce type de cancer représente le deuxième cancer le plus fréquent chez les femmes, classant le Cameroun parmi les pays les plus touchés dans le monde, à cause surtout du niveau socio-économique, de la séropositivité au virus du Sida et à la contraception hormonale. Si ce cancer peut se contracter plus tôt, c’est entre 30 et 50 ans qu’elle commence à se manifester d’après les études. Malgré ces chiffres à priori alarmants, le vaccin n’est pas le bienvenu jusqu’ici.

Méfiance de l’église

Mgr Luc Onambele, ce vaccin n’est pas bon…

Onze jours après le début de cette campagne, le vicaire général du diocèse d’Obala Mgr Luc Onambele a crevé l’abcès, en signant le 19 octobre 2020 une note dans laquelle il était sans équivoque : «  Le vaccin contre le cancer du col de l’utérus est incomplet …Nous l’interdisons formellement dans nos formations sanitaires et dans nos écoles primaires » Une position qui ne peut être négligée, non seulement à cause de l’autorité morale dont jouit l’église catholique sur une bonne partie de la population camerounaise, mais surtout à cause de la qualification de l’homme. Monseigneur Luc Onambele est avant tout Professeur de santé publique et de bio-éthique à l’Ecole des Sciences de la Santé de l’Université Catholique d’Afrique Centrale, c’est dire simplement qu’il donne des cours aux médecins qui exercent dans les hôpitaux et donc est doté des compétences nécessaires pour prendre certaines positions. Le gouvernement quant à lui a réagi à cette sortie le 23 octobre, 4 jours plus tard. Le ministre de la Santé publique Manaouda Malachi, dans un communiqué radio-presse qualifiait la circulaire de l’homme de Dieu de « déclarations à la fois erronées et scandaleuses ». Après des démonstrations sur la pertinence scientifique et sanitaire du vaccin, il concluait en ces termes « des arguments et allégations totalement dénuées de fondement scientifique et même empirique », avant d’inviter « l’opinion publique à prendre avec discernement toutes les campagnes menées contre la vaccination dans notre pays ». Le 02 novembre 2020, l’Ordre national des médecins est venu au secours du ministre de la Santé publique, en rendant également public un communiqué dans lequel on lit à propos de la circulaire du vicaire générale d’Obala: « ce document manifestement inspiré d’informations glanées çà et là dans les réseaux sociaux, ou alors de notion et de publications scientifiques mal assimilées ont conduit son auteur à interdire formellement la vaccination dans toutes les formations sanitaires et les écoles du diocèse d’Obala. L’Ordre national des médecins du Cameroun rappelle que la politique sanitaire à appliquer dans les établissements de santé, fussent-ils propriété d’un diocèse est du ressort du ministère de la Santé publique. Autant on ne peut obliger un citoyen à se faire vacciner ou vacciner sa progéniture, ce qui n’a réellement jamais été le cas, autant on ne peut dénier la liberté de ceux qui le souhaitent de se faire vacciner tel que c’est le cas dans le diocèse d’Obala. » L’Ordre des médecins du Cameroun s’attaque également aux allégations des effets stérilisant du vaccin « les populations doivent être informées qu’aucun vaccin n’a été créé avec pour objectif de stériliser des populations de femmes ou pour éradiquer une race de la surface de la terre. Certes, comme tout autre traitement, les vaccins ne sont pas dénués de tout risque, qui de toutes les façons sont habituellement minimes, et en tout état de cause ces risques seront toujours inférieurs aux bénéfices escomptés », et de préciser que le gouvernement a adopté un programme de vaccination efficace.

Manaouda Malachie: ce vaccin est bon

Qui défend quoi ?

Mais de toutes ces explications, l’église catholique n’en a cure. Le 05 novembre 2020, l’évêque de Nkongsamba monseigneur Dieudonné Espoir Atangana a également signé une correspondance adressée à tous les chefs d’établissements scolaires et responsables des structures sanitaires de son diocèse, avec pour objet interdiction du vaccin contre le col de l’utérus dans ses structures diocésaines. « Je viens par la présente, de façon formelle, vous demander de vous garder de soumettre nos enfants à ce vaccin en attendant que les évêques du Cameroun puissent donner leur accord de façon claire et officielle ».

On en est là. Rarement un vaccin a créé autant de polémique dans l’histoire  sanitaire au Cameroun. En 5 dates étalées sur 23 jours, le vaccin contre le col de l’utérus se fait entendre : 12 octobre, annonce du début de la campagne de vaccination, 19 octobre, interdiction de son administrations dans le diocèse d’Obala, 23 octobre, réaction du ministre de la Santé qui rassure, 02 novembre sortie de l’Ordre des médecins du Cameroun qui soutient, 05 novembre, nouvelle interdiction dans le diocèse de Nkongsamba. Entre le gouvernement, la médecine et la religion, qui croire finalement ? Et surtout quel est ce vaccin qui suscite tant de batailles, les intérêts défendus ici sont-ils politiques, sociaux ou économiques, nous y reviendrons dans notre prochain éditorial

Roland TSAPI

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