Urbanisation : quel citoyen pour la ville ?

Ceux qui arrivent en ville pour s’y installer pour une raison ou une autre, n’intègrent pas toujours qu’il faut modifier les comportements pour s’adapter au nouveau milieu de vie

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Dans la ville de Douala, dont le désordre urbain est devenu une composante essentielle de l’Adn, le maire de la ville, tout comme ses prédécesseurs, a initié depuis le mois de juin 2021 une campagne, dans le but de rendre la circulation plus fluide. Les actions concrètes consistent à libérer les chaussées occupées par des commerçants, les motos taxis, les taxis et les véhicules de transport clandestin qui desservent les villes environnantes. La porte d’entrée de la ville de Douala, le Rond-point Deido a, à cet effet, été choisi comme le carrefour pilote. Un site a été aménagé à cet endroit pour servir de zone d’embarquement et de déchargement  des passagers pour ce qui concerne les taxis et les motos taxis. Une mesure qui visait à répondre à la préoccupation de ces derniers, qui ne cessent de revendiquer que la ville et ses autorités leur trouvent une alternative si elles veulent qu’ils libèrent la chaussée. Le site devait être occupé depuis le 14 juin 2021, mais il est resté vide. Les conducteurs lui trouvent plutôt tous les défauts. D’après eux, le site ne favoriserait pas le transit pour les passagers, qui trouveraient pénible qu’on les dépose dans ce camp avant qu’ils ne ressortent pour chercher un autre taxi pour la prochaine destination. Ils trouveraient aussi difficile d’entrer dans ce camp pour emprunter un taxi où une moto à destination de Bonabéri et au-delà, découragés en plus par l’accessibilité du site, l’insécurité, l’hygiène. Ce site aménagé sur l’espace jadis occupé par une société est de surcroît inondé en saison pluvieuse. Conséquence, l’investissement consenti pour l’aménagement de l’espace, financièrement, intellectuellement et en temps risque donc d’être noyé, au propre comme au figuré. Les populations cibles n’adhèrent pas.

le camp du rond point pour accueillir les occupants illégaux de la la chaussée

Rebelote

Ce qui se passe au Rond-point Deido, on peut le retrouver à d’autres endroits de la ville, où l’autorité municipale entreprend de rétablir l’ordre. Les carrefours Ndokoti, Pk 14, Yassa, Rail pour prendre quelques-uns, tous les marchés de la ville de Douala sont des concentrés du désordre, des endroits où les études les plus poussées sur le comportement animal de l’homme pourraient être menées sans difficulté, tout type d’échantillon s’y trouverait. Ce qui est certain, c’est que tous les carrefours, les marchés, les chaussées et les trottoirs ne s’occupent pas seuls, ce sont les êtres humains qui le font, hommes, femmes et enfants. Et le problème n’est pas spécifique à la ville de Douala, ni même seulement aux villes, il est observable partout au Cameroun où les populations sont appelées à se brasser. Ce qui amène à se poser la question : Quel citoyen pour la ville ?

La ville est entrée dans la culture africaine en général et camerounaise en particulier, comme le symbole de la civilisation, sous-entendu de l’ordre et de la discipline, où l’on mène un style de vie différent de ce qui se passe au village généralement caractérisé par le désordre et même le manque d’hygiène. Dans un village à une certaine époque, celui qui arrivait de la ville se faisait remarquer à distance par sa propreté et sa mise, et même son attitude. Il avait été formaté par le mode de vie normé de la ville, où chaque chose était à sa place, ou presque. Au-delà donc de la définition technique que les urbanistes donnaient à la ville, elle représentait pour le commun de mortel  un lieu fait de propreté, de respect, de discipline, d’ordre, un milieu qui faisait rêver, et tous ceux  qui entreprenaient un  voyage vers la ville savaient qu’ils devaient ainsi s’engager à adopter un nouveau mode de vie. A un degré un peu décalé, celui qui habitait déjà la ville rêvait d’aller en Europe, et savait que prendre cette route était synonyme de laisser derrière lui certaines habitudes et comportements. Si cela reste encore vrai aujourd’hui pour ceux qui partent vers l’Europe, où ils trouvent des normes et s’y soumettent, il n’en est pas de même localement, où ceux qui quittent des villages pour la ville y trouvent des normes et les détruisent plutôt.

Education

Quel citoyen pour la ville ? La question mérite aujourd’hui d’être posée autant de fois que possible, pour raisonner autant de fois que possible dans le mental de tous. Qui vient en ville aujourd’hui, et pour faire quoi, qui est l’habitant de la ville, a-t-il été briefé sur la conduite à tenir une fois en ville ? On ne dirait pas. Les auteurs du désordre urbain, du moins tel qu’il se manifeste à l’œil nu, se recrutent hélas parmi les conducteurs de moto taxi, les chauffeurs de taxis, les vendeurs à la sauvette et autres débrouillards, comme on les appelle. Mais qui fait venir le conducteur de moto taxi en ville ? Des observations, qui ne sont pas encore à l’étape d’études pouvant donner lieu à des conclusions statistiques, indiquent qu’une bonne partie des acteurs de ce métier est constituée de jeunes venus des villages, sans aucune notion, parfois sous scolarisés, qu’un parent a promis d’aider avec une moto. Ils sont lancés ainsi dans la ville, comme un animal dans la nature, et doivent se débrouiller pour s’en sortir. Il en est de même pour le commerçant ambulant, arrivé pour aider un frère, et qui doit par la suite se détacher et se mettre à son propre compte, en commençant par la sauvette. Il s’est ainsi développé avec le temps, une espèce de citoyens dans la ville, qui ne se retrouvent pas, mais qui doivent survivre. Ils ne connaissent rien du code de conduite en ville, du respect de la chose publique et de la personne d’autrui, parce que leurs tuteurs n’ont pas pris le temps de leur apprendre à intégrer ce nouveau milieu de vie. La poussée démographique, le chômage et même la situation sécuritaire à l’intérieur et aux frontières aidant, ce type de citoyens se retrouvent à constituer la masse critique de la population de la ville aujourd’hui. Un type d’habitant de la ville qui n’a aucune intention de se soumettre aux normes, mais veut plutôt imposer les siennes, d’où le bras de fer permanent avec l’autorité. Le citoyen est-il préparé à habiter en ville, indéniablement non. Mais il est aussi judicieux de poser la question de savoir si la ville elle-même était préparée à accueillir les citoyens.

A suivre

Roland TSAPI 

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