Urbanisation : le casse-tête des casses

Les villes camerounaises sont de plus en plus en ébullition, prises en étau entre les autorités qui veulent donner un nouveau visage à la cité et les populations qui résistent pour la survie. Entre la nécessité de modernisation et les contraintes d’existence, c’est le dilemme.

Le 23 mai 2022, le maire de la ville de Douala, Roger Mbassa Ndine a fait servir une sommation de déguerpir aux habitants installés sur 7 titres fonciers à Japoma, dans l’arrondissement de Douala 3eme. « Considérant la nécessité de faire respecter les règles d’urbanisme, de construction et d’occupation du domaine public, considérant la nécessité de service, un délai de 48 heures vous est accordé pour compter de la date de notification de la présente sommation aux fins de présentation du permis de construire ou de tout autre acte administratif ayant sous-tendu vos constructions sur cet espace…Faute de vous conformer à la présente injonction, la Communauté urbaine de Douala se trouvera dans l’obligation de faire procéder d’office à vos frais, risques et périls sans autre forme de préavis, à la libération et à la démolition desdites constructions conformément à la réglementation en vigueur »  Cette sommation faisait suite à une première datant du 23 septembre 2021, avec le même objet, et qui était resté sans suites. Dès réception de la deuxième sommation le 23 mai, les populations concernées ont programmé une marche de protestation contre la mesure, chacun y allant de ses arguments pour justifier comment il était dans ses droits, et le maire de la ville dans l’abus. Le mouvement de protestation de ces populations suivait également celui des habitants de Dikolo Bali toujours à Douala depuis le 14 mai, ceux-là déguerpis en faveur d’un investissement privé présenté comme « d’utilité publique. » Les mouvements d’humeurs se sont étendus le 30 mai 2022 devant la mairie d’arrondissement de Douala 2eme, cette fois menées par les commerçants du marché central, propriétaires de près de 400 comptoirs à l’entrée de la gare de New-Bell. Par le passé il y a eu des casses et des déguerpissements, dans l’avenir il va y en avoir dans cette ville de Douala, qui est en quelque sorte victime de son statut. En tant que capitale économique, elle concentre l’essentiel des caractéristiques d’une ville de l’Afrique subsaharienne : surpopulation, architecture hésitante, désordre urbain, délinquance, occupation anarchique des espaces habitables, occupation illégale des espaces non constructibles, colonisation des chaussées, vétustés des infrastructures, circulation étouffées, incivisme généralisée, pollution environnementale et autres. Toutes des caractéristiques qui n’empêchent pourtant pas la cité d’être de plus en plus convoitée, avec une démographie sans cesse croissante, ce qui n’est pas sans conséquences.

ils occupent illégalement un terrain non constructible, sans voie d’accès, plus souvent marécageux, où ils ont bâti une maison sans respect d’aucune règle d’urbanisme, sans toilettes ni système d’évacuation des eaux usées. Comme activité, ils vendent des marchandises de contrebande sur la chaussée au marché.

Défi

Des casses au quartier Essengue à Douala

Beaucoup de littérature et d’analyses ont été faites sur le manque d’anticipation des gestionnaires des cités et l’incivisme des populations, dont le résultat est fatalement l’anarchie urbaine ou la « ruralisation des villes » selon l’expression de l’environnementaliste Didier Yimkoua. Mais le constat en 2022, c’est que le mal est fait, et le défi est désormais celui de la conciliation entre l’urbanisation qui offre un cadre de vie agréable et la gestion d’une population majoritairement réfractaire au remodelage, qui résiste au changement sous l’éternel refrain « on va aller où », même si elle est intimement convaincue qu’il faut que les choses changent. Ajouté à ces deux éléments, il y a aussi les activités qu’il faut prendre en compte. La question de fond devient donc celle-ci : Comment vivre décemment en ville, y mener dignement une activité tout en la gardant propre ?  La situation est davantage complexifiée par le fait qu’en ville, dans les capitales économique et politique surtout que sont Douala et Yaoundé, il y a des habitants, et dieu sait combien ils sont nombreux, qui évoluent complètement en marge de toute norme : ils occupent illégalement un terrain non constructible, sans voie d’accès, plus souvent marécageux, où ils ont bâti une maison sans respect d’aucune règle d’urbanisme, sans toilettes ni système d’évacuation des eaux usées. Comme activité, ils vendent des marchandises de contrebande sur la chaussée au marché. C’est dire qu’ils sont un problème pour la ville à tous les niveaux. Si l’on veut dégager les chaussées encombrées pour aérer la circulation, ils sont parmi les victimes. Si l’on veut déguerpir les populations des zones inhabitables ils n’échappent pas, si l’on traque les constructions non réglementaire ils sont dans le lot.

Et avec du recul, on est en droit de se demander quelle est la véritable victime dans la situation des casses : la ville qui se retrouve anarchiquement occupée même jusque dans les drains, piétinée, torturée, sans plus aucun espace pour respirer, ou les auteurs de tout cela

Humanisme

Sauf que toutes ces tares ne font pas de ceux-là moins des êtres humains, avec des droits. S’ils ont manqué à tous leurs devoirs, cela les prive-t-il pour autant de leurs droits les plus élémentaires comme le droit à l’habitat ? Surtout que malgré tout ils sont des acteurs économiques qui produisent d’une manière ou d’une autre des recettes à la mairie ou des impôts à l’Etat. Leur situation à tous les niveaux doit être corrigée, c’est indéniable, indispensable même. Comment cela se fera-t-il ? A cette question les autorités de la ville devraient apporter une réponse humaine. Et de l’autre côté, la responsabilité civique des populations doit être invoquée. L’habitant d’une ville devrait cesser d’être un problème pour la ville et penser à être une solution, à défaut d’en apporter à tous ces défis de l’urbanisation, au risque de grossir plus tard les rangs de ces manifestants qui s’opposent aux mesures des maires. Et avec du recul, on est en droit de se demander quelle est la véritable victime  dans la situation des casses : la ville qui se retrouve anarchiquement occupée même jusque dans les drains, piétinée, torturée, sans plus aucun espace pour respirer, ou les auteurs de tout cela ? Au demeurant, la ville doit être aménagée, mais pour être habitée par les hommes. L’adage dit qu’on ne peut pas faire des omelettes sans casser les œufs, mais en cassant l’œuf on doit faire attention à ne pas mélanger la coquille à l’aliment lui-même, sinon le produit devient indigeste, impropre à la consommation. La suspension des travaux sur le site de Dikolo par exemple, en est une parfaite illustration.

Roland TSAPI

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