Urbanisation : Douala, construite pour être cassée

Les opérations de déguerpissement qui reprennent à la faveur des inondations, ont prouvé leur limite par le passé. Du simple fait qu’elles sont des actions isolées là où il faut un plan global de sécrétion des populations

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Les élus locaux de la ville de Douala sont désormais tous lancés dans des opérations de déguerpissement des populations installées dans des zones à risque. Quelques exemples : dans l’arrondissement de Douala 4ème, le maire  a engagé depuis le 16 juillet 2020, les casses des constructions érigées sur les drains, après avoir sommé ces populations de déguerpir leurs maisons sous 72 heures le 18 juin 2020. Objectif, libérer les drains et favoriser l’écoulement des eaux dont le blocage est cause des inondations. Près de 10.000 personnes étaient concernées selon les estimations des initiateurs de l’opération. Le 31 août 2020, le maire de l’arrondissement de Douala 5eme a rendu public un communiqué, dans lequel il sommait les propriétaires des maisons d’habitation construites sur les drains et le long des cours d’eau «de les démolir systématiquement sous huitaine, faute de quoi les services techniques de la mairie de Douala 5ème procéderont à ladite démolition conformément à la réglementation en vigueur». Si les maires des autres arrondissements ne se sont pas encore prononcés, l’idée trotte bien dans la tête, et ils cherchent juste le meilleur moyen pour s’y prendre. Au niveau de la mairie de la ville même, l’on veut d’ailleurs prendre les taureaux par les cornes. Dans un communiqué signé le 03 septembre 2020, la maire de la ville informait les populations que dans le cadre de la grande campagne d’assainissement en cours dans la ville, les opérations de déguerpissement seront menées à l’endroit des habitats qui se trouvent dans les zones à risque et non constructibles. Ces populations sont donc appelées à libérer avant l’heure, et surtout dans l’urgence, car désormais le machine à détruire va arriver sans autre forme d’avertissement.

Après les évènements

Si ces opérations sont à saluer, il faut constater qu’elles sont presque dictées par inondations dont a souffert la ville de Douala le 21 août 2020. Et ce n’est pas la première fois que l’on remarquait ce réveil tardif chez les autorités. Par le passé, d’autres opérations de casses s’étaient opérées au lendemain des inondations. Les anciens délégués du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala ont laissé derrière eux de multiples opérations similaires, mais des maisons ont souvent repoussé comme des champignons, au même rythme où l’on voit les commerçants se réinstaller dans les carrefours après une opération de déguerpissement. La crainte donc, c’est que ces différentes opérations ne soient seulement une tentative de réponse aux inondations, et ne fassent pas partie d’un projet d’assainissement planifié qui concerne toutes les constructions à risques dans la ville de Douala.

En effet, dans les villes camerounaise en général et à Douala en particulier, les zones à risque ne sont plus seulement les marécages, les flancs de colline, les drains ou le long des eaux. Même les endroits qui naturellement ne présentaient aucun risque, sont devenus hautement risqués à la faveur d’une part de l’occupation anarchique des sols dans la ville, et d’autre part du laxisme des autorités qui laissent faire. Les maisons construites presque sur les rails du train, en dessous des hautes tensions électriques, à proximité des usines, nez à nez avec les stations-services, on n’en compte pas dans la ville de Douala, et ce mépris de toute réglementation. Si l’on peut comprendre que l’instinct pousse le commun de mortel à vouloir s’installer n’importe où, on se demande toujours pourquoi les pouvoirs publics, plus outillés en termes de connaissance de ce que le peuple ne connait pas, laissent faire. Plus est, dans les endroits où l’occupation des sols semble respecter une logique urbaine, les constructions elles-mêmes constituent une véritable menace à la vie humaine, à cause du non-respect des normes et de construction, et du matériel utilisé. Les fréquents effondrements d’immeubles sont là pour le démontrer.

Les solutions dans les tiroirs

Lors d’un Conseil de Cabinet le jeudi 26 mars 2015, le ministre de l’Habitat et du développement urbain Jean Claude Mbwentchou avait présenté devant les membres du gouvernement un diagnostic du désordre que vivent les villes camerounaises. Il relevait « S’il est indéniable que l’insuffisance du cadre normatif en matière de construction et d’habitat, consécutive à l’absence d’un véritable code de l’habitat et de la construction, explique en partie cette situation, force est de constater que d’autres causes plus profondes sont à élucider.  Sans être exhaustif, on peut citer : l’ignorance et le non-respect des normes et règlements en matière de construction et d’habitat existants par divers acteurs publics et privés ; cause essentielle des malformations et malfaçons constatées dans les édifices ainsi que des effondrements récurrents d’immeubles ; le non recours systématique à l’expertise des professionnels du secteur (Urbanistes, Aménageurs, Architectes, Ingénieurs, Environnementalistes, Economistes, Juristes…) pour conduire les études et les travaux d’aménagement de l’espace, et de constructions des édifices, tant en milieu urbain que rural ; l’insuffisance de contrôle des implantations et des constructions des édifices par les services habilités, même si l’on note avec satisfaction, les actions visibles entreprises notamment à Yaoundé et Douala pour atténuer le phénomène du désordre urbain ; le déficit d’expertise du secteur privé des BTP et de la promotion immobilière ; la faiblesse de la filière de production des matériaux de construction et l’insuffisance de son organisation encore artisanale, se traduisant notamment par le manque de diversité, la rareté des unités de production et des centrales d’achat ainsi que la récurrence des pénuries ; une corrélation insuffisante entre les politiques de développement industriel et de production des logements ; l’insuffisance de planification urbaine, bien que des efforts considérables soient déployés depuis 2010, et ont abouti à l’élaboration des documents de planification de près d’une soixantaine de Collectivités Territoriales Décentralisées ; des difficultés d’interprétation du périmètre d’intervention des différents acteurs du sous-secteur, illustrées de temps à autres par des chevauchements et des conflits de compétence ; des problèmes de gouvernance illustrés par le laxisme et la corruption de certains agents de l’Etat et des Collectivités Territoriales Décentralisées ; l’insuffisance des moyens d’investissement pour implémenter la politique en matière d’habitat et de développement urbain. »

Comme dit le militant écologique Didier Yimkoua, Douala est une poudrière en matière d’occupation des sols. Une opération de déguerpissement ne devrait donc pas être isolée, mais annexée à tout un projet d’assainissement global tendant à rendre à la ville ses lettres de noblesses, sinon elle ne serait au final qu’un coup d’épée dans le Wouri, et l’année suivante on serait encore au même point, englué dans le mythe de Sisyphe, l’éternel recommencement, construire pour casser

Roland TSAPI

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