Universités : l’image sans contenu

Le ministre de l’Enseignement supérieur s’active à promouvoir l’image des institutions dont son ministère assure la tutelle, mais derrière l’image, l’université camerounaise reste l’ombre d’elle-même

écouter l’éditorial

Dans une note d’information signée le 14 septembre 2020, le ministre de l’Enseignement supérieur Jacques Fame Ndongo informait l’opinion de ce que les universités du Cameroun seront désormais plus visibles sur l’espace cybernétique planétaire. Ceci grâce à la signature le 8 septembre, d’un accord-cadre entre son département ministériel, tutelle des universités, et la Cameroon Telecommunications (Camtel). L’opérateur ’historique de téléphonie au Cameroun s’engageait avec cet accord à fournir désormais  aux universités d’Etats un accès internet de très haut débit, 9 mil 334 mégabits par seconde contre seulement 263 mégabits en ce moment. L’un des avantages  de cette opération que présente le ministre, c’est qu’en plus d’être plus visible sur la toile, les institutions étatiques d’enseignement supérieur devront conquérir de meilleurs classements dans le palmarès des universités mondiales. Parlant de ce classement, les places occupées en 2020 ne sont pas du tout honorables. Unirank, un site internet australien, référence depuis 2005 près de 13 000 établissements d’enseignement supérieur agréés par leurs États respectifs dans le monde. Dans son classement 2020 de 200 premières universités africaines, seule l’université de Dschang apparait à la  177eme position, alors que dans le classement 2018, elles étaient trois universités camerounaises. Mais entre-temps, l’université de Yaoundé I qui occupaient la 134eme position est sortie du classement, de même que l’Université de Buéa qui était à la 199eme position. En moins de deux ans donc, ces deux institutions ont perdu leur place et seule l’université de Dschang a pu résister à la compétition et a même amélioré sa position, passant de la 179eme place à la 177eme. Il faut indiquer que le site internet australien évalue la popularité des écoles et universités sur le web d’après des critères comme leur référencement sur les moteurs de recherche ou encore leur audience, et ce, avec l’aide de cinq entreprises spécialisées sur ces sujets. « Nous ne prétendons à aucun moment classer les établissements d’enseignement supérieur ou leur programmes selon la qualité ou le niveau académique des enseignements qu’ils dispensent”, tient à préciser le site. Ainsi, au niveau de la visibilité seule, les universités camerounaises sont encore très mal loties, et c’est cet aspect que tente de corriger le ministre de l’enseignement supérieur, qui faut-il le rappeler, occupe ce poste depuis le 9 décembre 2004 soit 16 ans.

Le contenu reste questionnable

Mais si les termes de cet accord cadre étaient respectés par toutes les parties, et que les universités d’Etat du Cameroun arrivaient à être plus visibles sur la toile, ce serait pour montrer quelle image ? La question mérite d’être posée, parce que l’université d’Etat au Cameroun reste mal lotie, sur le plan des infrastructures, des conditions d’études et de travail pour les enseignants et les étudiants. Et la situation n’est pas prête de s’améliorer, au vue de la demande de plus en plus forte et des capacités d’accueil qui s’avèrent non seulement insuffisantes au fil des années mais se dégradent aussi vite faute d’entretien. L’office du baccalauréat du Cameroun vient de rendre publics ses chiffres pour l’année 2020, selon lesquels 55 248 élèves ont obtenu le diplôme. Au moins la moitié de cet effectif va frapper aux portes des universités, qui n’offrent pas déjà un cadre propice pour ceux déjà inscrits. A l’université de Douala, les étudiants connaissent un espace qu’ils appellent « poulaillers », qui désigne l’un des endroits où les étudiants de certaines filières s’agglutinent comme des poules de ferme pour prendre des cours. Les amphithéâtres des campus peinent à avoir un matériel de sonorisation acceptable, à une époque où les simples tenanciers des débits de boissons sont plus équipées en la matière. Les laboratoires sont les plus mal équipées, avec du matériel vétuste et dépassé, les enseignants, pour ceux qui ont un espace de travail au campus, sont dans des bureaux qui dégradent la valeur d’un universitaire, et de toute façon ne les stimulent pas à donner le meilleur d’eux-mêmes. Plus globalement, certains campus universitaires sont simplement noyés dans les débits de boisson, comme le campus principal de l’université de Douala et celui de l’Université de Yaoundé, et ce malgré la distanciation sociale prescrite par les textes entre les débits de boissons et les institutions académiques.

Saupoudrage permanent

Lors de la session parlementaire de juin 2020, le ministre Jacques Fame Ndongo a été interpellé par les sénateurs sur le fonctionnement de l’Ecole de Mine et de Géologie (EGEM) de l’université de N’Gaoundéré délocalisé à Meiganga, dont les travaux ont été abandonnés. Le sénateur interrogateur connaissait bien dans quel état d’abandon était cette école, mais le ministre a rassuré qu’elle fonctionne normalement, avant d’être contredit par des images et des reportages des journalistes, qui ont montré des élèves de cette grande école, assis à même le sol devant une boulangerie de la ville, avec téléphones et ordinateurs portables pour alimenter les batteries, faute d’électricité dans le campus. L’image n’avait rien de valorisant dans l’ensemble. Et cela démontrait aussi que le niveau de développement des universités est corolaire de la disponibilité d’autres services de base, comme l’électricité, la route, le téléphone. Faut-il le rappeler, l’université est le lieu où l’on pense le développement d’un pays. Les pays industrialisés prospèrent grâce au fruit des recherches universitaires, et les gouvernants ont tôt fait de dépolitiser ces milieux et les confier aux maîtres de la science eux-mêmes, qui choisissent leurs dirigeants et s’investissent dans la compétitivité, produisant au bout des étudiants en même de révolutionner le monde.

L’intention du ministre de l’Enseignement supérieur d’améliorer la visibilité de l’université camerounaise est louable, mais tant que cette université restera encore un instrument entre les mains du politique, dont les intérêts sont parfois à mille lieux des missions d’un temple du savoir, il fort à craindre qu’une fois qu’elle sera plus présente sur la toile, elle n’ait qu’une piteuse image à présenter. Et dire que cette opération de charme va coûter la somme globale de 2 500 000 000 de francs cfa. A quoi servira-t-il que les universités aient une meilleure visibilité sur la toile, alors que le contenu reste à parfaire ? 

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code