Université : le noyautage politique

Les temples du savoir sont littéralement absorbés par les politiques, qui sous le prétexte des marques de gratitudes s’assurent le contrôle de manière sibylline  

« Il n’est pas acceptable que certaines régions aient le sentiment d’être laissées sur le bord du chemin, tandis que d’autres progressent. C’est la raison pour laquelle j’ai pris la décision de créer des universités d’Etat dans les trois régions de notre pays, qui n’en sont pas encore pourvues. Il s’agit de l’Est, du Nord et du Sud. D’autres infrastructures suivront, notamment dans les secteurs aéroportuaire, industriel et routier, afin de faire de chaque région un véritable pôle de développement », avait annoncé le président Paul Biya dans son adresse à la nation le 31 décembre 2021. 6 jours plus tard, il signait le décret 2022/003 du 5 janvier 2022 portant création des universités de Bertoua, Ebolowa et Garoua. Les jours suivants, les meetings de remerciements étaient organisés dans ces trois villes.

Gratitude

A Garoua, le lamido de Rey-Bouba  sa majesté Aboubakary Abdoulaye, premier vice-président du sénat, chef de la délégation permanente du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), parti au pouvoir, était aux avant-postes du méga meeting organisé le 6 janvier à la place des fêtes de Garoua. Prenaient part, selon le quotidien national Cameroon Tribune du 10 janvier, les militants du Rdpc et ceux de ses alliés que sont l’Andp, l’Undp et le Fsnc. A Bertoua, l’appel a été lancé par Bernard Wongolo, lui aussi chef de la délégation permanente du Rdpc à l’Est, et le 7 janvier le meeting se tenait à la permanence du Rdpc de la ville, en présence du gouverneur de la région. Occasion pour Guy Arnaud Sale, président de section Ojrdpc du Lom et Djerem Sud I d’affirmer  « faisant suite à ce décret historique pour le développement de la Région de l’Est, l’élite politique a bien voulu organiser ce meeting pour exprimer toute notre gratitude et notre reconnaissance au chef de l’Etat, président de la République du Cameroun, président national du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais. Lui qui a toujours tenu parole de toutes ses promesses et engagements politiques et qui n’a de cesse d’œuvrer pour le développement et la formation de la jeunesse camerounaise en général et plus particulièrement celle de notre Région.» Dans la région du Sud, l’annonce le 31 décembre avait déjà fait sortir les populations dans la rue pour les remerciements, au cours d’une marche de soutien spontanée le 4 janvier, qui convergeait vers les bureaux du gouverneur de la région, sous l’encadrement des forces de l’ordre. La signature du décret de création n’a fait que donner plus d’ardeur aux manifestations. Le ministre de l’Enseignement supérieur Jacques Fame Ndongo a mis du sien pour que la marque de gratitude soit à la hauteur de la magnanimité du signataire des décrets. A Sangmélima, la marche de soutien était conduite par le président de la section Rdpc Dja et Lobo 1, Jean Sylvain Mvondo, pour dire haut et fort merci au «champion » du Rdpc pour ce qui était qualifié ici de « Manne du bon Dieu ».

Le Syndicat national des Enseignants du supérieur par exemple, les étudiants qui suffoquent dans les salles de classes exiguës et les amphithéâtres inadaptés, les chercheurs, les industriels, les entrepreneurs ou toutes composante sociale ayant un intérêt direct dans la vie d’une université, devraient être les seuls à récupérer ces décrets du chef de l’Etat, la recherche du savoir étant transcendantal aux clivages politiques.

Politisation du savoir  

Bien que ces différentes marches de soutien soient présentées comme populaires et composites, il est évident que c’est le parti Rdpc qui était à la manœuvre. Le président Paul Biya disait pourtant lui-même dans un de ses discours, qu’il fallait laisser l’école aux écoliers et la politique aux politiciens. D’où vient-il en effet, qu’à la création d’une université dans une région, les politiques récupèrent l’acte la seconde qui suit, notamment le parti au pouvoir ? Pourquoi les autres partis politiques en dehors des alliés du Rdpc n’ont-ils pas été associés, pour donner une allure non partisane à l’expression de gratitude ? Ces universités ont été créées par le président de la république du Cameroun, et non par le président du Rassemblement démocratique du peuple Camerounais, pour que le parti s’en saisisse et brandisse ses emblèmes dans tous les coins de la rue. L’attente aurait été que la communauté universitaire, dénuée de toute coloration politique mais mue simplement par la science et la recherche de la perfection, exprime publiquement ou pas, la satisfaction ou les insuffisances. Le Syndicat national des Enseignants du supérieur par exemple, les étudiants qui suffoquent dans les salles de classes exiguës et les amphithéâtres inadaptés, les chercheurs, les industriels, les entrepreneurs ou toutes composante sociale ayant un intérêt direct dans la vie d’une université, devraient être les seuls à récupérer ces décrets du chef de l’Etat, la recherche du savoir étant transcendantal aux clivages politiques.

Les universités de Harvard, Massachusetts et autres grandes écoles de renom dans le monde n’ont pas connu des manifestations de rue et des meetings de remerciements à leur création, leur mise sur pied et leur structuration ont été faites sur la base des compétences scientifiques et académiques prouvées. Le Cameroun de demain devrait se construire avec une jeunesse forgée au culte de l’excellence, mais pas moulée dans le folklore des marches de soutien

Politique comme instrument de défragmentation

Ce qu’il y a à craindre, c’est que comme commencé dans la rue, la politique n’envahisse ces temples du savoir avant même leur mise sur pied. A cette allure, les responsables qui seront nommés pour le fonctionnement pourront ne pas l’être sur la base de leur compétence, mais sur la base de leur présence effective dans les rangs lors de ces manifestations politiques, la tenue du parti bien en vue. Le recrutement du personnel pourrait également être l’occasion pour le personnel politique du parti, de placer filles et fils, cousins et neveux. Bref, quand on commence avec la politique, la porte est grandement ouverte au clientélisme, au trafic d’influence, au marchandage et autres pratiques non académiques, avec au bout du compte des performances douteuses dans quelques années. La politisation fera également le nid des batailles de positionnement internes, et le personnel enseignant ou pas, passera le clair du temps à faire valoir l’importance du mentor ou du parrain, qu’à chercher l’efficacité dans les missions quotidiennes. Les universités de Harvard, Massachusetts et autres grandes écoles de renom dans le monde n’ont pas connu des manifestations de rue et des meetings de remerciements à leur création, leur mise sur pied et leur structuration ont été faites sur la base des compétences scientifiques et académiques prouvées. Le Cameroun de demain devrait se construire avec une jeunesse forgée au culte de l’excellence, mais pas moulée dans le folklore des marches de soutien.

Roland TSAPI  

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