Travail : auto emploi et indécence décence

Les meilleures conditions de travails sont exigées des employeurs, alors que quand on travaille pour soi-même on s’afflige des punitions indicibles, au nom du sacrifice

Le Cameroun s’est joint au reste du monde le 1er mai pour célébrer la fête du travail. Elle tire ses origines dans un mouvement de grève des imprimeurs canadiens dans les années 1880 qui réclamaient 9 heures de travail par jour. Avec la révolution industrielle de l’époque, les ouvriers n’avaient en effet pas beaucoup d’heures de repos, la législation du travail ne leur était pas favorable non plus. Le 1er mai 1884, les syndicats de travailleurs américains se donnent deux années pour obtenir la journée de travail de huit heures. Dans la tradition du monde industriel, les contrats des ouvriers étaient en effet renouvelés le 1er mai de chaque année. C’est en 1886 que les premiers syndicats ouvriers eurent l’idée d’organiser des manifestations. Mais les premiers défilés tournèrent au drame. A Milwaukee, la police tira sur le cortège provoquant plusieurs morts. Le 4 mai suivant, à Chicago, en protestation à ces violences, une manifestation est  de nouveau organisée, et sera également violemment réprimée. Cette fois-ci, c’est une bombe qui explosa tuant onze ouvriers et blessant des centaines d’autres manifestants. Un drame qui allait stigmatiser le monde du travail pour de longues années. En 1897, avant d’être pendu, le leader du mouvement de Chicago, August Spies, ouvrier anarchiste, s’écriera : « Un jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. »

Auto emploi, au delà de l’indécence

Contrainte

Au-delà des vertus donc, le travail a toujours gardé un côté oppressif, ou plutôt a toujours été considéré comme de l’exploitation déguisée. Une conception qui tire par ailleurs ses origines dans les récits bibliques, où Dieu lui-même en a fait une punition pour l’homme, en prononçant la sentence  « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Le travail prend dès lors l’aspect d’une contrainte parce qu’il est imposé aux Hommes par des individus externes, qu’ils soient divins ou humains, ou aussi dicté par la société dans laquelle les Hommes vivent. Etant un être social, pour subvenir efficacement à ses besoins vitaux, l’homme doit en effet interagir avec les autres à travers des échanges régulés de services et de biens. La conception punitive, avec un arrière-goût d’exploitation est malheureusement celle la plus répandue, la plus véhiculée et même la plus facile à intégrer. Tous les travailleurs se plaignent  de quelque chose, et la situation est rendue plus difficile dans un pays comme le Cameroun où la législation qui protège le travailleur s’applique difficilement.

Auto punition

Sauf que, à l’observation, les plaintes et les revendications, les accusations de maltraitance et d’exploitation ne sont nombreuses que quand c’est l’autre qui est  pointé du doigt, l’employeur en l’occurrence. Mais au quotidien on ne se rend pas compte de l’autopunition, de l’auto exploitation que l’on s’inflige soi-même par le travail, dans des conditions à la limite inacceptables. Le vendeur ou la vendeuse qui s’installe sur la chaussée avec ses marchandises ne voit pas les conditions d’insécurité dans lesquelles il ou elle s’est mise, tant que ce travail est pour soi. Dans le froid de 3 heures du matin on est déjà dehors à la quête de la marchandise, exposé aux agressions. Si un employeur lui demande de faire la même chose dans les mêmes conditions, il sera accusé de tout y compris de vouloir sacrifier les employés. Une dame est prête à s’enfermer dans un kiosque d’un mètre carré pendant toute une journée, sous le soleil et sous la pluie pour mener son activité, assise sur une chaise qui se résume à deux planches liées par quelques clous, mais si elle est recrutée pour travailler pour un autre, elle va exiger un bureau climatisé avec une chaise roulante. L’absence de telles conditions de travail sera assimilée à de la maltraitance, qui n’existe plus quand c’est pour soi-même qu’elle se fait prisonnière dans un box. Ainsi, en général, les mauvaises conditions de travail n’existent que quand on est employé salarié, mais pas quand on est auto-employé, l’auto emploi étant désormais synonyme d’auto punition.

Travailler pour soi ne veut pas dire se mettre en marge de toutes les normes exigées pour la sécurité du travailleur. Si les entreprises ont obligation de mettre les employés en sécurité dans leur environnement de travail, les individus eux-mêmes ont doublement obligation de se mettre en sécurité dans la recherche de leur gagne-pain.

Auto critique

En annulant la parade lors de la fête du travail le 1er mai 2022, le ministre camerounais du Travail et de la Sécurité sociale a exhorté les travailleurs à profiter de ce moment pour se consacrer davantage à la réflexion, dans le sillage du thème qui tourne autour de la protection du travail et de la productivité. Loin de s’adresser aux employeurs et au créateurs d’emplois, c’est tous les travailleurs qui sont interpellés, et davantage ceux qui travaillent pour leur propre compte. Travailler pour soi ne veut pas dire se mettre en marge de toutes les normes exigées pour la sécurité du travailleur. Si les entreprises ont obligation de mettre les employés en sécurité dans leur environnement de travail, les individus eux-mêmes ont doublement obligation de se mettre en sécurité dans la recherche de leur gagne-pain. D’après l’Organisation internationale du travail, le travail décent est l’aspiration de tout travailleur, et cette notion renvoie à la possibilité d’exercer un travail productif et convenablement rémunéré, assorti de conditions de sécurité sur le lieu de travail et d’une protection sociale pour sa famille. Le travail étant cette activité qui procure des revenus pour la survie. Et il n’y a pas de sot métier, comme dit l’adage, Martin Luther King disait que si vous êtes balayeur de rue, faites le décemment. Dans le contexte camerounais on dirait que si vous êtes vendeurs de vivre frais, faites le décemment, c’est dans ce sens que chacun fera de son travail le trésor dont parlait Jean de la Fontaine dans «le Laboureur et ses enfants. »

Roland TSAPI

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