Transport en commun : le suicide en sursis

Les accidents ne peuvent fatalement être évités dans l’état actuel des infrastructures routières, mais la situation est aggravée par l’état des véhicules qui font le transport en commun

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La route camerounaise a enregistré un énième accident de la route le 19 juin 2021 à la falaise de Dschang. Un bus de transport en commun de 70 places qui avait pris le départ à Mbouda à destination de Douala, s’est renversé sur la chaussé sans qu’un autre véhicule soit impliqué dans l’accident, ni aucun obstacle. Le bilan immédiat était d’un mort, le reste des passagers étant dans un état plus ou moins grave, suivant la chance que chacun avait eu dans sa lutte pour la survie au moment de la survenance de l’accident. D’après les témoignages fermes des survivants, la seule cause de l’accident cette fois était une défaillance technique du véhicule. Comment en effet une voiture qui roulait a-t-elle fais pour se retourner et se retrouver couchée sur le côté sans que sa trajectoire soit obstruée par un élément étranger ? C’est que, d’après les passagers, le conducteur avait senti à un moment sur la descente de la falaise que le système de freinage ne lui obéissait pas. À partir de ce moment, il cherchait la meilleur solution pour stabiliser le véhicule avec le moins de dégâts possible. Jusqu’au moment où, au détour d’un virage et ayant un champ visuel libre, il a voulu se diriger dans un champ de maïs en vue, dans l’espoir que les plantes pouvaient ralentir la voiture et l’arrêter sans dégât. Il a dont tourné le volant brusquement pour diriger la voiture dans le champ, mais la vitesse, conjuguée au poids ont entrainé le bus dont le gabarit est assez important, dans une chute sur le côté. Certains passagers, qui étaient au courant de la défaillance technique, en sont même arrivés à féliciter le conducteur, qui d’après eux avait minimisé les dégâts.

Négligences

Dans un communiqué rendu public 24 heures après l’accident, la direction de l’agence de voyage disait à l’opinion que les circonstances de l’accident restaient à déterminer. Mais l’expert en sécurité routière Isidore Kahe Feukou explique dans une analyse des faits, que même si on ne devrait pas se priver de poser la question de savoir dans quel état se trouvait le conducteur : « Les causes ne peuvent être que celles des défaillances des systèmes de freinage, avec un PL à la descente, plus vous roulez vite, plus vous devez utiliser le freinage régulièrement et brutalement, les systèmes de freinage surchauffe et deviennent défaillant. A  une descente comme celle de la falaise dont la pente est à plus de 10%, les freins moteurs restent inefficaces; d’où un drame peut survenir avec effet des pertes en vie humaine et des traumatismes grave. » Une défaillance technique, cela n’est pas étonnant  au Cameroun, où malgré l’existence des centres de visite technique automobile, tous les acteurs de la chaine qui devraient s’assurer du bon état des véhicules sur les routes, se sont entendus pour faire le contraire. Partant des  centres de visite technique qui délivrent des certificats sans même voir les véhicules, en passant par les agents de contrôle qui ferment l’œil et ouvrant la main sur tout cela, jusqu’aux propriétaires qui demandent aux employés et conducteurs de se débrouiller comme ils peuvent, quand il est porté à leur connaissance des défaillantes ou des défauts d’un outil ou d’un instrument de travail. Tous ne sont pas dans la combine certes, mais n’importe qui peut se placer sur un axe routier pendant 10 minutes, il ne faudra pas être un expert automobile pour constater que la majorité des véhicules qui font le transport en commun ne devraient plus être en circulation rien qu’à voir leur état physique.

La ceinture de sécurité oubliée

Pour ce qui est de l’accident du 19 juin, les dégâts auraient même pu être annulés, si au-delà de l’état technique, l’état physique du véhicule payait de mine. Un des passagers moins touché a expliqué qu’il a eu plus de douleurs causées par les autres passagers tombés sur lui, qui était assis sur la bordure en contact avec le sol. C’est dire simplement que ces passagers auraient pu être retenus sur leurs sièges s’ils avaient des ceintures de sécurité. La question est rarement abordée quand on examine le bilan des accidents impliquant les véhicules de transport en commun, comme si l’utilité de la ceinture s’annulait dans un transport de masse. Comment les agents de la prévention routière peuvent-il en effet faire payer des amendes pour défaut de ceinture de sécurité ou non port de ceinture dans des voitures de tourisme où se trouvent souvent le conducteur et un seul passager à bord, et ne sont pas exigeants quand il s’agit du transport de masse ? On peut également remonter plus loin et se demander pourquoi le ministère des Transport continue de laisser rouler des voitures qui ne présentent pas toutes les caractéristiques exigées ? L’état physique de l’intérieur de certains véhicules de transport, même parfois estampillés VIP laisse à désirer, même au moment de leur intégration dans une flotte. L’expert en sécurité routière explique par exemple « tous les sièges auto doivent comporter une étiquette d’homologation pour être vendus. Seuls les sièges possédant une étiquette attestant de leur homologation aux réglementations ECE R44/03, ECE R44/04 et i-Size (UN R129) peuvent légalement être utilisés. On a des Coaster 26 places avec 26 ceintures de sécurité à l’origine, mais la direction des transports terrestres leur attribue 30 places. Un autre type de Coaster dit Lifback qui est conçu pour 30 places et 30 ceintures de sécurité au départ, la Direction des transports lui attribue 35 places, alors même que sa dimension est différente de celle de 26 places. En plus de l’absence des ceintures et du port de la ceinture, nos bus de transports sont hors normes, avec des sièges de trop ajoutés par les concessionnaires africains en complicité avec la Direction des transports routiers. » Pour limiter les dégâts, d’après lui il faudra renforcer la loi sur le port de la ceinture de sécurité dans le code communautaire CEMAC.

Quoi qu’il en soit l’accident de la falaise de Dschang interpelle une fois de plus, plus que jamais, l’administration camerounaise des transports. L’infrastructure routière est déjà un facteur d’aggravation des accidents, quand on y ajoute l’état des véhicules, surtout ceux qui font le transport de masse, tous les ingrédients sont réunis pour que prendre la route au Cameroun soit synonyme de prendre un ticket pour un saut dans l’incertitude. Un accident n’est jamais un fait du hasard, c’est toujours la combinaison de plusieurs négligences, à chaque maillon de la chaine de prendre ses responsabilités

Roland TSAPI

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