Transition en Afrique : Coups d’Etat ou reprise en main

Le retour des militaires au pouvoir dans certains pays traduit une volonté d’émancipation totale et le moyen d’échapper aux pièges des élections courus d’avance qui amènent à la tête de certains pays des hommes en mission

 Le 24 janvier 2022 au soir, la prise du pouvoir par les militaires a été confirmée au Burkina Faso, par une communication faite à la télévision nationale. Le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR), « qui regroupe toutes les composantes des forces de défense et de sécurité, a ainsi décidé de mettre fin au pouvoir de M. Roch Marc Christian Kaboré », a déclaré le capitaine Kader Ouedraogo, porte-parole des militaires qui détenaient désormais les rênes, sous la conduite du lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, Le président était désormais placé en résidence dans une villa surveillée. Dans la foulée, ce dernier a annoncé sa démission par une lettre manuscrite, pendant que les foules en liesses manifestaient leur soutien aux militaires. Pour eux, le pays était libéré.

lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, Burkina Faso

Au Mali, le 18 août 2020, le président Ibrahim Boubacar Keïta est renversé par l’armée. Les militaires qui prennent le pouvoir sont conduits par le colonel Assimi Goïta. Le mouvement bénéficie là aussi du soutien populaire. Assimi Goïta est pour un gouvernement de transition qui permettrait au pays de mettre sur pied de nouvelles institutions. Après des négociations avec des envoyés de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, une transition est mise sur pied dirigée par un colonel à la retraite et ancien ministre de la Défense Bah N’Daw, avec  Assimi Goïta comme vice-président. Moctar Ouane est le premier ministre. 9 mois après, en mai 2021, le gouvernement de ce dernier est de plus en plus contesté. Il annonce alors sa démission, mais est reconduit à ce poste par Bah N’Daw avec pour mission de former un nouveau gouvernement de transition. Mais le vice-président de la transition, Assimi Goïta, par ailleurs celui qui avait renversé IBK, estime que la transition est sapée. Il fait interpeller Bah N’Daw le président et Moctar Ouane le premier ministre, et annonce qu’il les met hors de leurs prérogatives. Il prend alors désormais la tête de la transition. En décembre 2021, à l’issue des Assises nationales pour la refondation, Assimi Goïta annonce qu’il souhaite prolonger de cinq ans la transition. Il suggère ainsi de tenir le référendum constitutionnel en janvier 2024, les élections législatives et sénatoriales en novembre 2025 et une élection présidentielle en décembre 2026. Ce qui lui vaut la mise sous embargo par les pays membres de la Cedeao, alors que dans la rue il bénéficie du soutien populaire.

En Guinée Conakry voisin, les militaires faisaient aussi parler d’eux. Le 5 septembre 2021, des tirs nourris à l’arme lourde sont entendus à Conakry, aux abords du palais présidentiel. Des habitants font état de nombreux soldats leur ordonnant de rentrer chez eux et de ne pas en sortir. Le ministère de la Défense nationale assure avoir repoussé l’assaut, mais dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, des soldats du Groupement des forces spéciales, menés par le colonel Mamadi Doumbouya, revendiquent la capture du président de la République Alpha Condé et annoncent la suspension de la Constitution, la dissolution du gouvernement et des institutions, la fermeture des frontières et la création d’un « Comité national du rassemblement et du développement » pour diriger le pays. Sur les antennes de la RTG, ils appellent le reste de l’armée « à l’unité » et à « rester dans les casernes ». Là également, la destitution du président « démocratiquement élu » est saluée par les populations dans la rue.

Les populations auront-elles compris qu’il ne s’agit le plus souvent que d’une mise en scène pour placer un homme aux ordres à la tête des Etats, en se servant d’elles pour des élections aux résultats connus d’avance ? Les « coups d’Etat » soutenus par des masses populaires spontanées, ne sont-elles pas une  preuve que le peuple ne veut plus de cette « démocratie » importée, qui n’est en réalité qu’une dictature habillée des oripeaux constitutionnels ?

Reprise en main

Colonel Mamadi Doubouya, Guinée Conakry

Sans entrer dans les analyses qui prennent en compte les spécificités de chacun de ces pays, le constat général est que ces trois cas présentent des similitudes au moins à trois niveaux. D’abord, la prise du pouvoir par les militaires, généralement présentée par la communauté internationale comme une abomination, est saluée par les populations, qui vomissent dans le même temps les dirigeants dit démocratiquement élus, toujours selon les standards de cette communauté internationale, qui supervise le plus souvent ces élections et les « valide ». Les populations auront-elles compris qu’il ne s’agit le plus souvent que d’une mise en scène pour placer un homme aux ordres à la tête des Etats, en se servant d’elles pour des élections aux résultats connus d’avance ? Les « coups d’Etat » soutenus par des masses populaires spontanées, ne sont-elles pas une  preuve que le peuple ne veut plus de cette « démocratie » importée, qui n’est en réalité qu’une dictature habillée des oripeaux constitutionnels ?

Plus d’un demi-siècle de pseudo indépendance a suffisamment cristallisé les frustrations, en même temps que les nouvelles générations se réveillaient et comprenaient que les Etats n’avaient rien de souverains, que la longue et durable amitié proclamée avec les puissances coloniales, cachaient mal une main mise sur les politiques et les économies locales.

Ensuite, dans les trois cas, contrairement aux anciennes formules de prise de pouvoir par les militaires qui était précédées par l’assassinat du président en exercice, Ibrahim Boubacar Keïta au Mali, Alpha Condé en Guinée et Roch Marc Christian Kaboréau Burkina Faso, ont été épargnés. Ce qui n’est pas anodin non plus. Les militaires ont-ils également compris qu’il ne s’agit pas de verser du sang, mais d’écarter simplement du pouvoir celui dont les méthodes sont contestées ? Ont-ils compris que les président déchus restent les fils de l’Afrique qu’on n’a pas besoin d’assassiner, contrairement aux vieilles méthodes où les militaires, visiblement en mission pour un maître à la main invisible, devaient rapporter la tête de l’autre président sur un plateau pour prouver qu’ils ont bien fait le devoir, et mériter sa récompense ?

Enfin, la troisième similitude est que ces trois pays font partie du pré carré français, qui ont tout l’air de s’émanciper. Contrairement au passé, les nouveaux hommes au pouvoir dans ces pays ne demandent pas l’onction de la France, et disent d’ailleurs clairement de rien en attendre. Cette dernière de son côté multiplie des campagnes de dénigrement à l’internationale et essaie encore de se donner le soutien de quelques pays africains. Mais le message est clair. Les Africains exigent désormais un changement de système à la tête des Etats, pas  une alternance ou un simple changement d’hommes. Plus d’un demi-siècle de pseudo indépendance a suffisamment cristallisé les frustrations, en même temps que les nouvelles générations se réveillaient et comprenaient que les Etats n’avaient rien de souverains, que la longue et durable amitié proclamée avec les puissances coloniales, cachaient mal une main mise sur les politiques et les économies locales.

Il ne sera pas facile d’être président en Afrique dans les années à venir…

Roland TSAPI

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