Transfert d’argent : sucer le peuple jusqu’à la lie

Réduire le train de vie de l’Etat renfloue les caisses, mais c’est le peuple qui est la vache à traire, il subit encore une nouvelle taxe

Depuis le 1er janvier 2022, les Camerounais sont soumis à nouvelle taxe, sur le transfert d’argent par voie électronique. A cet effet les usagers ont reçu des opérateurs l’alerte : « cher client, en application de la loi des finances au 1er janvier 2022, une taxe de 0,2% est appliquée aux montant d’envoie et de retrait d’argent » Il y avait déjà les frais d’envoi et de retrait, tolérés du fait qu’il faille payer le service, comme c’était le cas avec les anciennes méthodes d’envoi et de retrait, à l’époque du mandat par exemple. A côté de ces frais, il faudra désormais payer une taxe. D’abord c’est quoi la taxe ? Une des multiples définitions dit que « la taxe est liée à une prestation de service  spécifique, rendue par un organisme de service public. Elle vient rémunérer le fonctionnement d’un service public ou de l’utilisation d’un ouvrage public. Au contraire de l’impôt qui n’est pas affectée à une dépense en particulier mais concourt au budget global de l’Etat. » Ce qui est noté ici c’est la notion de service public, ou de l’utilisation d’un ouvrage public. On justifie par exemple la taxe sur un spectacle en plein air par le fait que les organisateurs utilisent un espace public, abîment plus ou moins un ouvrage construit ou laissent derrière eux des déchets qu’il faudra nettoyer, et le gestionnaire de la ville leur fait payer pour cela à travers une taxe. Pour cette nouvelle taxe, les fiscalistes et autres experts, agrégés ou pas, ont beau expliquer les mécanismes, il reste un trou quelque part. Où est le service public dans un transfert d’argent qui transite par un opérateur privé, qui paye déjà des impôts sur les bénéfices qu’il engrange en offrant ce service ?

Les habitants de la ville sont souvent « taxés » par des enfants de la rue au coin d’un immeuble, contraints de se vider les poches et de laisser téléphones et autres objets de valeur. Taxer dans ce contexte,  signifie braquage

Braquage

Terre à terre, l’Etat camerounais est en train de dire au citoyen ceci : tu peines tout le mois pour avoir ta pitance, que je me fous de savoir si elle est équitable, tu vois ça avec ton employeur. Une fois que tu as ce maigre salaire, si tu veux envoyer 5000 à ta mère au village, tu me payes pour le faire (la taxe), après avoir payé l’opérateur qui t’a aidé à le faire (les frais d’envoi). Pareil si tu veux envoyer de l’argent à un enfant pour sa scolarité, si tu veux assister un malade ou un proche qui a eu un malheur. Il faut payer une taxe. On dirait qu’on est face à un Etat sangsue, avide, qui cherche par tous les moyens à soutirer de l’argent aux citoyens. Avec l’entrée en vigueur de cette nouvelle taxe, ce vocable porte bien l’une des significations qui lui est donnée dans les rues des grandes villes ou sur les routes. Les habitants de la ville sont souvent « taxés » par des enfants de la rue au coin d’un immeuble, contraints de se vider les poches et de laisser téléphones et autres objets de valeur. Taxer dans ce contexte,  signifie braquage. Sur les routes, les conducteurs se plaignent également d’être « taxés » par les patrouilles de contrôle, régulières ou pas, qui trouvent tout motif pour leur soutirer de l’argent. Une autre forme de braquage, du fait de la contrainte dans laquelle l’usager se trouve de se plier à une demande, à laquelle il n’aurait pas librement céder. La taxe sur le transfert et le retrait d’argent n’est pas autre chose que cela.

Chaque année des chantiers abandonnés ou non exécutés s’accumulent, pourtant inscrits dans le budget alimenté par ces taxes et impôts. Mais les rétributions des fonctionnaires ne souffrent de rien, le train de vie de l’Etat est constamment revalorisé, tandis que celui des populations se dégrade, et ce sont elles qui doivent payer.

Peuple abandonné

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Dans cette situation, le peuple camerounais est malheureusement abandonné à lui-même. Le Parlement constitué des députés et des sénateurs, s’est illustré dans le temps comme une passoire. Certains membres de ces chambres sont parfois surpris de voir dans les médias les analyses et commentaires faits sur des lois qu’ils ont adoptées. Selon Frank Essi du mouvement Stand Up for Cameroon, en situation normale, où le peuple est pris en considération, l’augmentation des impôts et des taxes : 1.  Est précédée par une claire justification de l’usage qui a été fait des fonds précédemment collectés, 2-Se négocie et se démontre en amont du vote ou de l’adoption au Parlement à travers des concertations avec les forces vives de la société, 3. S’appuie sur une claire démonstration de la valeur ajoutée pour les populations en général, les populations les plus vulnérables en particulier, 4. S’accompagne d’un supplément de garanties sur la gestion rigoureuse et transparente des deniers publics, 5. N’est pas possible tant que les poches de gaspillage et d’évasion fiscale n’ont été attaquées de façon suffisante et efficace, 6. Est impossible lorsque persistent les privilèges, la corruption endémique et les détournements massifs des fonds publics, 7. Se justifie quand elle est équitable et proportionnelle aux différentes couches de la société.

Un analyste anonyme dit : « Nous payons les impôts pour rétribuer les fonctionnaires chargés de veiller à ce que nous payions bien nos impôts, afin de rétribuer d’autres fonctionnaires.» La situation au Cameroun justifie bien cette affirmation. Chaque année des chantiers abandonnés ou non exécutés s’accumulent, pourtant inscrits dans le budget alimenté par ces taxes et impôts. Mais les rétributions des fonctionnaires ne souffrent de rien, le train de vie de l’Etat est constamment revalorisé, tandis que celui des populations se dégrade, et ce sont elles qui doivent payer. La vieille maman de Galim, marchant sur une canne, qui vient de moissonner péniblement son seau de macabo, doit désormais payer une taxe pour retirer les 2000 francs cfa envoyés par sa fille pour payer de l’huile. La lutte contre la pauvreté, constamment énoncée dans les discours politiques, s’avère, d’année en année, être la lutte contre le pauvre.  

Roland TSAPI  

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