Traité germano-camerounais : 12 juillet 1884, le jour où le pays fut livré

Il y a plus d’un siècle, les chefs traditionnels de la côte camerounaise signaient un traité avec les Allemands pour l’administration du territoire. Un acte de bonne foi sans doute, mais qui s’est très vite révélé être un arrêt de mort pour les compatriotes patriotes, et surtout la perte de la souveraineté du pays ? Aujourd’hui encore le pays paie le prix

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Le 12 juillet est une date retenue dans les annales de l’histoire camerounaise comme celle à laquelle le territoire amorça un tournant décisif, dont la courbe déterminant par la suite son destin dans l’avenir. C’était en 1884, il y a 136 ans C’est ce jour-là en effet que fut signé ce qui est appelé le traité germano Duala ou germano camerounais, qui fut comme un sauf-conduit donné aux étrangers pour envahir le territoire camerounais. De quoi s’agit-il en réalité?

Encore appelé le traité de 1884, il s’agit d’un document, ou contrat comme le désigne les juristes, signé le 12 juillet 1884 entre deux firmes commerciales allemandes et les rois Ndumbé Lobè Bell et Akwa Dika Mpondo de la côte camerounaise. On peut y lire : « Nous soussignés, rois et chefs du territoire nommé Cameroun, situé le long du fleuve Cameroun, entre les fleuves Bimbia au nord et Kwakwa au sud, et jusqu’au 4° 10’, degré de longitude nord, avons aujourd’hui au cours d’une assemblée tenue en la factorerie allemande sur le rivage du roi Akwa, volontairement décidé que : Nous abandonnons totalement aujourd’hui nos droits concernant la souveraineté, la législation et l’administration de notre territoire à MM. Edouard Schmidt, agissant pour le compte de la firme C. Woermann, et Johannes Voss, agissant pour le compte de la firme Jantzen et Thormählen, tous deux à Hambourg, et commerçants depuis des années dans ces fleuves. Nous avons transféré nos droits de souveraineté, de législation et d’administration de notre territoire aux firmes sus-mentionnés avec les réserves suivantes : 1. Le territoire ne peut être cédé à une tierce personne. 2. Tous les traités d’amitié et de commerce qui ont été conclus avec d’autres Gouvernements étrangers doivent rester pleinement valables. 3. Les terrains cultivés par nous, et les emplacements sur lesquels se trouvent des villages, doivent rester la propriété des possesseurs actuels et de leurs descendants. 4. Les péages [impôt versé par les commerçants aux monarques locaux pour l’exploitation des terres] doivent être payés annuellement, comme par le passé, aux rois et aux chefs. 5. Pendant les premiers temps de l’établissement d’une administration ici, nos coutumes locales et nos usages doivent être respectés. »

L’Allemagne s’implante

Deux jours après la signature de ce traité, le 14 juillet comme ce jour, le drapeau allemand flottait à Cameroon Towns devenu Kamerun pour les Allemands et plus tard Douala, et ce territoire devînt sous protectorat allemand le « Kamerun. » Comme le relève l’enseignant d’université Rodrigue Ngando Sandje dans un article publié dans la revue québécoise de droit international volume  29 de 2016, plusieurs autres conventions, rapprochant les monarques de cette contrée et les Européens, avaient été passées avant cette date, pendant que les côtes camerounaises étaient encore fréquentées par les marchands d’esclaves de tout horizon. Il cite par exemple  le contrat anglo-douala du 10 juin 1840, le traité anglo-douala du 7 mai 1841 et le traité anglo-douala du 29 avril 1852, tous relatifs à la cessation de la vente et du transfert des esclaves. Il y a également l’Accord anglo-douala du 13 décembre 1861 abolissant la pratique du meurtre par représailles, ou encore l’Accord Akwa-Woermann du 30 janvier 1883 relatif à la protection des biens et agents de la firme Woermann sur le rivage de la ville d’Akwa. Toujours est-il que ces accords précédents ne touchaient pas à la souveraineté des autochtones sur leurs territoires, alors que le Traité de 1884 marquait l’abandon de certains pouvoirs entre les mains des  étrangers.

Les effets immédiats de ce traité ne se firent pas attendre. 4 mois plus tard, c’est avec ce document en poche que l’Allemagne de Bismark franchissait la porte de la salle de la conférence internationale de Berlin le 15 novembre 1884. Cette conférence, aussi connue comme la conférence de l’Afrique de l’Ouest, dura 4 mois, jusqu’au 26 février 1886, et marqua l’organisation et la collaboration européenne pour le partage et la division de l’Afrique. C’est dans cette salle que la cartographie du continent dressée depuis l’époque de l’esclavage, fit déroulée et à l’aide d’un crayon, partagée comme un gâteau ou un gibier qu’on dépèce, entre les puissances  impérialistes. Et chaque puissance, pour revendiquer une parcelle, devait prouver comme on le fait aujourd’hui pour un terrain, qu’elle l’avait mise en valeur ou qu’elle détenait un document attestant de sa propriété. Avec le traité de 1884, l’Allemagne n’eut aucune difficulté à démontrer qu’il avait un droit sur le territoire camerounais. L’affaire fut actée, C’était la naissance internationale du Cameroun moderne. En une trentaine d’années de protectorat au Cameroun, six gouverneurs allemands se succédèrent : Julius Von Soden (1885-1891), Eugen von Zimmerer (1891-1895), Jesko von Puttkamer (1895-1907), Theodor Seitz (1907-1910), Otto Gleim (1910-1912), et enfin Karl Ebermaier (1912-1916).

Y avait-il de quoi se réjouir?

Le pays vidé de sa substance

Pendant cette période, toute personne qui osait s’opposer à ce traité était sévèrement punie par la peine de mort, avec pendaison sur la place publique. Les Douala Manga Bell, Ngosso Dine, les chefs Malimba et autres passèrent par là. Désormais, toutes les discussions, négociations et autres tractations au niveau international, tenaient compte de la suprématie de l’Allemagne au Cameroun. La suite, on le sait. En 1919, à la Conférence de paix de Versailles, il est placé, au même titre que les autres possessions de l’Allemagne, défaite à la Première Guerre mondiale, sous administration internationale de la Société des Nations nouvellement créée, qui le confia à son tour à l’Angleterre et à la France, suivant la division territoriale réalisée sous le régime transitoire du condominium franco-britannique. Ces deux puissances impérialistes aussi, à qui les Nations Unis ont confié le Cameroun comme un  enfant qu’on laisse à la garderie, ne se sont pas contentées de garder l’enfant, elles se sont mises à manger sa nourriture, boire son lait, couper ses cheveux, arracher ses dents, elles ont même sondé pour voir ce qu’il y avait dans le ventre de l’enfant et tirer même jusqu’à ses intestins, non sans entamer son cœur. Plus grave, jusqu’aujourd’hui elles refusent de laisser l’enfant grandir et voler de ses propres ailes. Bref 136 ans après, le Cameroun court toujours derrière sa souveraineté, livrée ce 12 juillet 1884, sur un bout de papier.  

Roland TSAPI

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