Tchad : la France béni le coup de force militaire au pouvoir

Comme si de rien n’était, la France et certains pays africains ont donné leur onction pour la prise du pouvoir par des militaires au Tchad. N’y a-t-il pas de risque de contagion dans la sous-région ?

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Le 22 avril 2021 au soir, le président français Emmanuel Macron était le premier à arriver au Tchad, où il devait assister aux obsèques de l’ex président Idriss Deby Itno, tué deux jours plus tôt, le 20 avril au front. D’après la cellule de communication de l’Elysée, relayée par les médias français, son avion a atterri en début de soirée sur la piste de la base militaire Adji Kosseï de N’Djamena, qui abrite le quartier général de Barkhane, la force française antidjihadiste au Sahel, dont l’état-major est basé dans la capitale tchadienne. Emmanuel Macron a ensuite été escorté jusqu’à l’ambassade de France par des blindés de Barkhan, avant de s’entretenir dans la nuit avec entre autres, Mahamat Idriss Déby, le fils du défunt qui avait annoncé le décès et qui avait pris  la tête du Conseil militaire de transition. Le président français était accompagné dans ce voyage de son conseiller Afrique Franck Paris, et de Jean-Yves Le Drian, le ministre de l’Europe des Affaires étrangères. Le lendemain, onze chefs d’Etat et de gouvernement au total ont assisté aux obsèques du maréchal, et ont par la même occasion marqué leurs soutiens au fils du défunt le désormais homme fort du pays. Le chef de l’Etat camerounais était représenté par le ministre délégué à la présidence de la république chargé de la défense, mais le jour même de l’annonce de la disparition du maréchal,  il avait déjà adressé une lettre de condoléances au fils de Déby comme désormais la première personnalité du pays.

La France en embuscade

Au-delà de la mort du président Maréchal, on est en train d’assister avec ce qui se passe au Tchad, à une situation qui risque de faire tâche d’huile dans la sous-région. Pour une fois, la prise du pouvoir par les militaires, tout en mettant entre parenthèses la Constitution et le cadre réglementaire, rencontre l’assentiment officielle des chefs d’Etat, avec en tête le président français Emmanuel Macron. En effet, en lieu et place des services de la présidence de la république tchadienne, des militaires apparaissent à la télévision nationale tchadienne le 20 avril 2021, annoncent le décès du chef de l’Etat, proclamé 24h plus tôt vainqueur  à l’issue de l’élection présidentielle du 11 avril 2021. Officiellement d’après les militaires, il a été tué par les rebelles alors qu’il était au front. Dans le même discours, ils annoncent la dissolution de l’Assemblée nationale, du gouvernement, et la mise en place d’un conseil militaire de transition avec à sa tête le fils du défunt, Mahamat Idriss Déby. Première remarque, ce conseil de transition est composé de 15 membres, tous des généraux. Pas de doute donc, les militaires venaient de prendre le pouvoir au Tchad, pour disent-ils une transition de 18 mois, c’est-à-dire un an et 6 mois. La Constitution de la République du Tchad est pourtant claire à ce sujet. L’article 81 dit : « En cas de vacance de la présidence de la République pour quelque cause que ce soit, ou d’empêchement définitif constaté par la Cour suprême saisie par le gouvernement et statuant à la majorité absolue de ses membres, les attributions du président de la république, à l’exception des pouvoirs prévus aux articles 85, 88, 95 et 98 sont provisoirement exercées par le président de l’Assemblée nationale, et en cas d’empêchement de ce dernier par le premier vice-président. Dans tous les cas, il est procédé à de nouvelles élections présidentielles 45 jours au moins et 90 jours au plus après l’ouverture de la vacance. »

Cette disposition qui garantit une transition démocratique a été mise entre parenthèses, avec la bénédiction du gouvernement français qui depuis lors fait des pieds et des mains pour expliquer que c’est le président de l’Assemblée nationale qui a donné son accord pour la mise en place d’un conseil militaire de transition. Face à une journaliste de France 2 à l’émission télématin du 22 avril, le ministre français des affaires étrangères Jean Yves Le Drian, expliquait « Il y a des situations exceptionnelles. Logiquement ça devrait être le président de l’Assemblée nationale qui devait prendre la transition, mais il a refusé, en raison des situations exceptionnelles de sécurité et la nécessité d’assurer la stabilité de ce pays. Il importe maintenant que le Conseil militaire de transition qui a été mis en place indique la manière dont il veut travailler. » Quand la journaliste insiste pour savoir si ce Conseil militaire est légitime, Le Drian re explique encore : « Il y a aujourd’hui une situation d’une telle gravité au Tchad qu’à partir du moment où le président de l’Assemblée nationale, qui est normalement chargé de la transition dit : moi je veux que ce soit un conseil militaire qui assure aujourd’hui la sécurité du pays, mais il faut que la transition puisse s’engager de manière sereine, démocratique, transparente et rapide, il faut le croire. » Le 21 avril déjà, le président de l’Assemblée nationale du Tchad Haroun Kabadi avait signé un communiqué issu d’une réunion du bureau de la chambre, prenant acte de la mise en place du Conseil militaire de transition, de la dissolution de la chambre qu’il dirigeait et apportait son soutien au conseil militaire et « particulièrement à son président le général de corps d’armées Mahamat Idriss Deby ».

Coup d’Etat masqué

Tous les constitutionnalistes s’accordent à dire qu’il y a eu un coup d’État au Tchad, à partir du moment où les institutions et le cadre réglementaires sont mis de côté. A partir de ce moment, les explications fournies confortent plutôt une mise en scène savamment orchestrée. Devant 15 généraux, que pouvait le président de l’Assemblée nationale, que de leur donner sa bénédiction avec des bonus si nécessaire, pour préserver sa vie ? Et comment le ministre français, qui n’est en principe en rien concerné par les affaires d’un Etat « souverain » comme ils le disent souvent, savait-il avec force détails que le président de l’Assemblée nationale avait refusé d’assurer la transition ? La constitution prévoit que si le président de l’Assemblée nationale ne peut pas assurer la transition, son premier vice-président peut le faire. L’avis de ce dernier a-t-il été requis ? Imagine-t-on une transition assurée par des militaires en France parce que le président du Sénat ou autre a refusé de la faire en cas de vacances ? Bien sûr que non. Au Tchad ils ont trouvé le prétexte de l’insécurité, de situation « grave » comme le dit Le Drian, pour installer les militaires au pouvoir. Il n’échappe plus à personne que dans la géopolitique, l’insécurité est créée de toute pièce là où on veut s’installer et protéger quelques intérêts, on utilise la technique du pompier pyromane. Toujours est-il que ce qui se passe au Tchad interpelle plus que jamais le Cameroun et les Camerounais. Quand l’incendie prend chez le voisin, il faut craindre que la chaleur arrive chez soi, dit la sagesse africaine. Le Cameroun n’a-t-il pas de raisons d’être inquiet, avec ce qui arrive chez le voisin, surtout que ce n’est pas le prétexte de l’insécurité qui manque au Cameroun ?

Roland TSAPI

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