Système colonial : la perpétuation par l’autorité administrative

L’attitude des administrateurs civils vis-à-vis de l’autorité administrative rappelle toute la pratique mise sur pied par les colons pour dépouiller les chefs locaux de toute substance

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Pour exprimer certaines situations de la vie, l’on emprunte souvent au vocabulaire du monde marin, où l’on trouve par exemple le mot iceberg, qui désigne une masse considérable de glace qui se détache du front des glaciers et qui flotte sur des eaux douces, généralement la mer. A première vue, l’on ne perçoit qu’une infime partie de ce bloc, et d’après les études, 90 % du volume d’un iceberg est situé sous la surface de l’eau et il est difficile de déterminer la forme qu’adopte cette partie à partir de celle qui flotte au-dessus de la mer. L’humanité garde un triste souvenir des icebergs avec le naufrage du Titanic, donné comme le plus luxueux et le plus grand paquebot jamais construit au moment de son lancement, et dont la traversée inaugurale devait relier il y a 109 ans la ville de Southampton en Angleterre à New York au Etats. Le navire heurta un iceberg sur tribord le 14 avril 1912 à 23 h 40 et coula en moins de trois heures, à 2 h 20. Entre 1 490 et 1 520 personnes ont péri, ce qui fait de ce naufrage l’une des plus grandes catastrophes maritimes en temps de paix et la plus meurtrière pour l’époque. La tour de contrôle du navire n’avait considéré que la partie émergée du bloc de glace, et la suite fût fatale. Aujourd’hui, l’expression « partie visible de l’iceberg » ou la « pointe de l’iceberg », est utilisée pour désigner un phénomène ou un objet qui ne représente qu’une partie minime ou superficielle d’un ensemble plus vaste qui se dérobe à la vue. Plus, c’est cette partie invisible qui est la plus importante, ou la plus dangereuse selon le cas, parce que négligée ou pas du tout prise en compte du fait qu’elle échappe à la vue. L’image de l’iceberg et sa partie visible fait donc partie des expressions couramment utilisées pour caricaturer des situations de la vie, et aussi pour indiquer que le problème n’est pas toujours là où on croit, ou que le fautif n’est pas celui que l’on voit.

Pratique

Yampen Ousmanou, casque colonial

Le 19 janvier 2021, le préfet du département des Hauts Plateaux à Baham, a adressé au chef supérieur Bamendjou une correspondance avec pour objet « deuxième mise en garde », dans laquelle il dit : « En dépit de cette mise en garde, dans l’oubli des obligations que vous impose votre qualité d’auxiliaire d’administration, en vertu du décret 77/245 du 15 juillet 1977 portant organisation des chefferies traditionnelles, vous continuez à agir en marge des textes en vigueur, au travers des propos de nature à mettre en péril la stabilité des institutions républicaines et la légitimité de celui qui les incarne. Autoproclamé donneur de leçons, vous incitez ainsi les populations à la révolte et à l’insurrection. Face à ces dérives, je vous invite à faire preuve d’un sens élevé de responsabilité digne de votre statut de gardien des traditions. Aussi ai-je l’honneur de vous rappeler que toute nouvelle sortie cybernétique ou médiatique intempestive de votre part, au mépris du respect de l’Etat de droit et des institutions de la république, vous exposera à la rigueur de la loi. » Une sortie qui a une fois de plus été à l’origine d’une levée de boucliers dans l’opinion, où est une fois de plus est remise au goût du jour la nature de la relation entre l’autorité administrative et le chef traditionnel.

Partie visible

Pierre Messmer, casque colonial

Il importe tout simplement de rappeler que l’autorité administrative est dans son rôle, celui institué avec la fonction même, depuis que la France a commencé à considérer le Cameroun oriental, à elle confiée juste pour une tutelle, comme une propriété. Il faut simplement rappeler que le terme administrateur civil aujourd’hui utilisée n’est qu’une évolution ou une modernisation de l’expression administrateur de colonie, tout comme l’expression comptoir français d’Afrique ou Cfa a évolué pour devenir communauté financière d’Afrique, tout en gardant le même fond et la même signification qui se résume en l’asservissement. Les différents administrateurs de colonie, Robert Casimir, André Soucadeaux, Roland Pré, Pierre Messmer, Jean Ramadier, Louis Paul Aujoulat, Zavier Antoine Torré pour ne citer que les plus récents, envoyés au Cameroun, n’avaient pour rôle que d’atténuer le pouvoir local détenu par les chefs traditionnels pour instaurer le pouvoir colonial avec tout ce qui allait avec, à savoir l’indigénat, l’asservissement, la spoliation et autres. Une fois sur place, ils déployaient aussi dans les contrées les plus reculées les administrateurs de régions avec la même missions, dépouiller les chefs traditionnels de leurs pouvoirs et dessoucher ceux politiquement incorrects. Comme  exemple, Pierre Messmer, le  haut-commissaire de la République française au Camerounnommait le 16 avril 1957 comme chef de poste administratif de la ville de Bangou un certain Quezel Colomb, avec pour mission de mettre hors d’état de nuire le 12eme chef du village Bangou Paul Kemayou, pour ses idées nationalistes. Il réussit sa mission un an plus tard en destituant le chef par un arrêté du 28 avril 1967, remplacé par  Christophe Djomo.

Produits du système

Le schéma reste le même aujourd’hui. Les chefs traditionnels dociles, signataires des motions de soutien au régime sont encensés, nommés sénateurs et autres, et les chefs traditionnels aux idées contraires sont pourchassés, intimidés et mis en garde. Les postes administratifs d’antan sont devenus des sous-préfectures et des préfectures, les hommes qui occupaient ces postes ont changé de couleur de peau, mais les missions sont restées les mêmes, lesquelles missions sont définies en haut lieux et contenues dans des textes comme le décret 77/245 du 15 juillet 1977cité par le préfet qui fait des chefs traditionnels des auxiliaires de l’administration. Les administrateurs civils ne représentent ainsi qu’une infime partie d’un système, et leurs actes correspondent aux missions qui leur sont confiées aujourd’hui comme hier, selon le sacro-saint principe de la loyauté. Ils ne représentent, eux, que la partie visible de l’iceberg, la plus importante partie, celle qui fait couler le bateau Titanic et brise les rêves étant bien en place, à savoir le système.

Roland TSAPI

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