Souveraineté alimentaire: le Cameroun est-il condamné à dépendre de l’extérieur pour se nourrir?

Le déficit de production locale se creuse chaque année, à cause des politiques prédatrices et hasardeuses dans le domaine agropastorale

Le 6 février 2022, le gouverneur de la région de l’Ouest a ordonné l’abattage des poulets dans une ferme à Kongso Bafoussam, identifiée comme un foyer de la grippe aviaire. Après une série de réunions par la suite, il a créé des brigades de veille chargées de sillonner toutes les unités d’élevage dans la région, pour détecter des éventuels foyers de la maladie, ériger des ceintures sanitaires autour d’eux et procéder à l’abattage si nécessaire. Sur le plan national, le ministre de l’élevage, des pêches et des industries animales a pris le relais pour signer un arrêté prescrivant les mêmes mesures. La grippe aviaire avait été détectée au Cameroun il y a 15 ans à Maroua dans la région de l’Extrême Nord, quand un canard avait été soupçonné de porter le virus. Et chronologiquement, les dernières épizooties du virus H5N1 ont été découvertes au complexe avicole de Mvog-Betsi, à Yaoundé le 22 mai 2016, après constat de la mort de plus de 15 000 volailles sur près de 33 000. Tout comme avec la dernière apparition de la maladie, et pour prudentes qu’elles soient, les mesures sanitaires prises par le gouvernement ne prévoyaient pas, en tout cas dans l’immédiat, une alternative à la production ainsi détruite. Etant entendu qu’elle était destinée à satisfaire un marché en attente et de plus en plus demandeur depuis des années. Ce qui fait dire à l’économiste Louis Marie Kakdeu que l’on s’achemine vers une crise alimentaire sévère au Cameroun à cause de la gestion catastrophique des crises sanitaires et de la dépendance quasi-totale de l’étranger.  

Laxisme

Pour l’économiste avec chiffres à l’appui, le poulet va disparaître dans nos assiettes si la barque n’est pas redressée : « sur 1000 éleveurs de poulets identifiés au Cameroun en mars 2016, dit-il, il n’en restait plus que 12 dans le secteur en 2021. Plus de 988 anciens éleveurs ont changé d’activité ou alors ne font l’élevage du poulet que comme activité complémentaire, parce ce que le secteur n’est plus sécurisé. Entre 2006 et 2016, il était banal de retrouver des fermes de 60 à 120 000 sujets au Cameroun, de nos jours, c’est devenu un luxe d’en trouver. Il y avait une soixantaine d’industriels et de semi-industriels, il n’y en a plus qu’une dizaine aujourd’hui. Le secteur avicole était excédentaire de plus de 18 milliards de francs CFA par an, on exportait les produits aviaires camerounais dans toute la sous-région de l’Afrique centrale jusqu’au Soudan. La principale raison de cette débâcle du secteur avicole au Cameroun, c’est la gestion catastrophique des épizooties de grippe aviaire. On cible seulement l’économie au lieu de cibler la maladie, le protocole sanitaire veut que l’on érige des barrières au niveau des fermes pour éviter la propagation du virus. Au Cameroun, on érige des barrières plutôt en route pour extorquer les éleveurs ou encore les pousser à la faillite. »

Le militant du monde rural avait pu démontrer que  plus de 60 % d’une aide de plus d’un milliard, promise en 2008 à des paysans pour cultiver le maïs, avait fini dans les poches de caciques du ministère de l’Agriculture. Il avait découvert que 49 des 60 tracteurs offerts par la coopération indienne en 2007 trônaient dans des arrière-cours d’élus de haut rang,  32 tracteurs avaient  été «offerts» à des ministres, 17 à des députés ou des responsables de l’administration et de l’armée.

Détournement

D’où vient la maladie pourtant, sinon de l’extérieur ? Et là on est encore victime de la dépendance. En son temps, Bernard Njonga militait pour la mise sur pied d’une politique agropastorale qui permettrait au Cameroun de s’affranchir de l’extérieur et acquérir sa souveraineté alimentaire. Dans une interview accordée au journal en ligne Défis Sud, il disait «  Pourquoi voudriez-vous qu’on produise du poulet localement et qu’on le consomme avec des produits importés ? Dans ce cas, on n’améliore rien au niveau de notre souveraineté alimentaire. Le maïs, le riz, l’oignon et la tomate sont importants en termes d’emplois pour la population. Ce sont des cultures qui sont maîtrisées par les petits producteurs. Et si ces cultures sont attaquées comme l’a été le poulet, je trouve qu’il est normal de faire quelque chose. » Louis Marie Kakdeu reprend l’idée, et pour lui « il faudrait intensifier l’installation d’une ferme grand-parentale au Cameroun pour limiter les importations d’intrants qui sont la porte d’entrée de la grippe aviaire au Cameroun. »

Le principal intrant pour l’élevage est le maïs. Il y a 3 ans, le 28 février 2019, au cours du conseil de cabinet, le ministre Gabriel Mbairobe, de l’Agriculture et du développement rural, présentant la filière maïs, faisait savoir que pour une demande estimée à 2,8 millions de tonnes cette année-là, la production nationale était de 2,2 millions de tonnes, soit un déficit de 600 000 tonnes. 12 ans plus tôt, Bernard Njonga affirmait avec des statistiques que le déficit pour la consommation était estimé à 120 000 tonnes pour 2009. Le fossé s’est davantage creusé entretemps. Gabriel Mbairobe évoquait parmi les difficultés une mécanisation insuffisante, et avait comme proposition pour sortir de là, entre autres, la mise à disposition des producteurs de pools d’engins. Ce qui fait penser aux engins agricoles enfouis dans la broussaille à Ebolowa, et surtout cela rappelle l’arrestation de Bernard Njonga et d’une dizaine de personnes le 10 décembre 2008 à Yaoundé,  alors qu’ils manifestaient pour dénoncer les détournements des fonds publics et du matériel destiné à la production du maïs au Cameroun. Le militant du monde rural avait pu démontrer que  plus de 60 % d’une aide de plus d’un milliard, promise en 2008 à des paysans pour cultiver le maïs, avait fini dans les poches de caciques du ministère de l’Agriculture. Il avait découvert que 49 des 60 tracteurs offerts par la coopération indienne en 2007 trônaient dans des arrière-cours d’élus de haut rang,  32 tracteurs avaient  été «offerts» à des ministres, 17 à des députés ou des responsables de l’administration et de l’armée. Ce sont les répercussions de toutes ces malversations qui retombent sur la filière avicole en 2022. Et Louis Marie Kakdeu de se demander si le plan des lobbies serait-il de tuer la production nationale pour justifier la ré-autorisation des importations massives des découpes de poulets congelés ? Si la réponse n’est pas encore affirmative, elle est loin d’être définitive.

Roland TSAPI

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