Sous-sol : les richesses en otage

La société Glencore, en plaidant coupable dans les actes des corruptions des dirigeants africains pour tirer l’avantage du pétrole, confirme que les peuples africains croupissent dans la pauvreté à cause d’un hold up sur les riches ressources naturelles que regorge le Continent

7 milliards de francs cfa. C’est une somme d’argent faramineuse pour le camerounais lambda, un montant que rêverait avoir un maire d’une commune du département du Mayo Sava dans la région de l’Extrême Nord, qu’il construirait des salles de classes pour les enfants, ferait aménager des forages pour distribuer de l’eau courante dans les ménages. C’est un montant plus que suffisant au maire de la commune de Bokito dans le département du Mbam et Inoubou, région du Centre, pour faire un pont sur la rivière Yorro. Que ne ferait également avec une pareille somme le maire de Yingui, dans le département du Nkam région du Littoral, pour offrir une route, une centrale électrique solaire ou un centre de santé digne aux populations ? Le Cameroun est jonché d’un point à l’autre par des projets inachevés, à la recherche des milliards de francs cfa, mais pendant ce temps : « Sur la base des procédures engagées aux États-Unis et en Grande Bretagne depuis 2018 contre le négociant des matières premières Anglo- Suisse, la société Glencore, pour des faits de corruption et de manipulation des prix du marché pétrolier, faits pour lesquels cette société a déjà plaidé coupable, on apprend que des personnels de la Snh (Société nationale des hydrocarbures ndlr) , de la Sonara (Société nationale de raffinage ndlr) et des dignitaires véreux du régime en place ont perçu des pots-de-vin de près de sept milliards ( 7.000.000.000) de francs CFA. En contrepartie de ces pots-de-vin, le négociant Glencore a eu la liberté de trafiquer à sa guise les prix de vente du pétrole de notre pays, lui faisant perdre des sommes considérables dont les montants doivent encore être établis par un audit sérieux et indépendant. » Extrait d’une déclaration du Mouvement pour la renaissance du Cameroun de Maurice Kamto datant du 29 mai 2022, qui « exige d’urgence l’ouverture d’une enquête judiciaire nationale sur ces faits graves avérés contre la société Glencore, les agents de la Snh, de la Sonara et toutes les personnalités publiques et privées concernées par cette affaire…, un audit général et indépendant de l’ensemble du circuit de la production, de la vente, de l’importation et du stockage des produits pétroliers au Cameroun. » Les faits sont également dénoncés par les députés Jean Michel Nintcheu du Social democratic front, Cabral Libi’i Ngué du Parti camerounais pour la réconciliation nationale. Le 27 mai 2022 déjà, Me Akéré Muna avait saisi la Commission nationale anti-corruption par un courrier, et en a fait écho sur son compte twitter en ces termes : « l’avocat de Glencore a indiqué que ce dernier plaide coupable d’avoir payé plus de 7 milliards de fcfa pour corrompre la Sonara & Snh pour avantager les opérations de Glencore au Cameroun. Maintenant, la Conac doit choisir; combattre la corruption ou promouvoir l’impunité! »

Compte tenu de la voracité de nos gouvernants et surtout du contexte politique actuel, il est quasi certain qu’après de véritables investigations, on décèle d’énormes retro-commissions versées à certaines pontes du régime dans le cadre de cette sinistre opération. Tout comme il ne serait pas surprenant que certains gouvernants se dissimulent derrière cette entreprise chinoise et de ce fait l’utilisent pour s’approprier du fer du Cameroun et ce, au détriment du peuple camerounais.” 

Pratique

Ce scandale des milliards de l’argent des Camerounais, confisqués par ceux qui ont la lourde responsabilité de gérer les ressources du pays, vient s’ajouter à un autre récent, celui de l’exploitation du gisement de fer de Lobé-Kribi confiée à l’entreprise chinoise Sinosteel Cam Sa, dénoncé par les mêmes députés et hommes politiques depuis la moitié de ce mois de mai 2022. Jean Michel Nitcheu écrivait le 9 mai 2022 : « Sur le plan financier, il s’agit d’un crime économique… Un tour de passe-passe mafieux. L’entreprise Sinosteel Cam Sa qui prévoit extraire 10 millions de tonnes de fer par an investira 420 milliards de fcfa au Cameroun dans le cadre de ce projet minier. Le prix actuel  du fer sur le marché mondial est établi à 152,07 dollars (95000 FCFA) la tonne. Les revenus tirés dès la première année s’élèveront à 950 milliards de FCFA soit près du double des 500 milliards de fcfa  que percevra “à terme” le Cameroun. Pour une réserve estimée actuellement à 632 millions de tonnes de fer soit 60 040 milliards de fcfa, le Cameroun ne percevra que 0,8% des revenus tirés de cette exploitation, si l’on ne tient pas compte du transfert de compétences dont le contenu reste flou jusqu’ici. Si ce n’est une braderie à ciel ouvert, n’est-on pas en plein remboursement déguisé de la dette contractée auprès de la Chine? Dans les deux cas, c’est extrêmement grave et surtout inacceptable en République. Une commission d’enquête parlementaire doit être mise en branle pour élucider les contours de ce deal mafieux. Compte tenu de la voracité de nos gouvernants et surtout du contexte politique actuel, il est quasi certain qu’après de véritables investigations, on décèle d’énormes retro-commissions versées à certaines pontes du régime dans le cadre de cette sinistre opération. Tout comme il ne serait pas surprenant que certains gouvernants se dissimulent derrière cette entreprise chinoise et de ce fait l’utilisent pour s’approprier du fer du Cameroun et ce, au détriment du peuple camerounais. »

Un gisement pétrolier, privatisé par les dirigeants

Tout ceci rappelle à la mémoire l’Affaire Elf, qui a inspiré le téléfilm français intitulé « les Prédateurs, » auquel nous faisions référence dans le précédent éditorial, et qui met à nu les pratiques de corruption par les multinationales qui font main basse sur les richesses du sous-sol africain, avec la complicité des dirigeants placés là pour la cause. Le nouveau président de Elf était informé des pratiques du milieu : « Officiellement, Elf paie un prix assez bas au gouvernement du pays, et officieusement Elf verse l’argent aux dirigeants. De trois manières : il y a d’abord ce qu’on appelle les frais de pré reconnaissance, le droit d’entrée pour obtenir l’autorisation de prospecter dans un nouveau champ pétrolifère. Ensuite il y a un pourcentage par baril de pétrole produit versé directement au président, à sa famille ou aux personnes qu’il désigne, ce qu’on appelle les abonnements. Enfin il y a les préfinancements qui consistent à gager le pétrole produit dans le futur. Elf garantit un prêt bancaire aux Etats souverains à court de trésorerie en se remboursant sur le pétrole produit pendant un certain nombre d’années, c’est bien pour tout le monde, et au passage les présidents africains prennent une commission sur ces emprunts. » S’il en est ainsi pour les compagnies pétrolières, pourquoi en serait-il autrement pour les compagnies minières, hôtelières et autres ? Dans cet extrait il suffit de remplacer la compagnie Elf par une autre compagnie, (Sinosteel, Glencore…) et le reste tient. En Libye, Kadhafi a utilisé l’argent de la richesse de son sous-sol pour mettre l’eau dans le désert, en Afrique subsaharienne, on utilise l’argent des richesses du sous-sol pour créer le désert en pleine forêt, et la soif au milieu des fleuves.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *