Sommets : la diplomatie de façade

Les rencontres de haut niveau entre les chefs d’Etat du monde sont devenues des ballades de santé, d’où ne sortent à a fin que peu de décisions pouvant influencer le cours des évènements, et que boudent d’ailleurs de plus en plus ceux qui ont les moyens de décision

Depuis le 06 novembre 2022 se tient à Charm El-Cheikh en Egypte la 27eme Conférence des Nations Unies sur le climat, dans un contexte d’événements météorologiques décrites par l’Organisation comme extrêmes dans le monde entier, d’une crise énergétique alimentée par la guerre en Ukraine et de données scientifiques réitérant que le monde ne fait pas assez pour lutter contre les émissions de carbone et protéger l’avenir de notre planète. L’Afrique qui accueille pour la deuxième année consécutive ce sommet a appelé les pays développés, responsables des émissions du gaz à effet de serre, à assumer leurs responsabilités en versant les financements promis aux pays africains depuis Copenhague, en passant par Paris et Glasgow. Avant la rencontre des chefs d’Etat et de gouvernement, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterez  a déclaré que la COP27 devait déposer un « acompte » sur les solutions climatiques qui répondent à l’ampleur du problème. Mais la question est de savoir si les dirigeants seront à la hauteur, car le réchauffement climatique ne montre aucun signe de ralentissement depuis 1994, que l’Onu réunit chaque année presque tous les pays de la planète pour des sommets mondiaux sur le climat ou « COP », qui signifie « Conférence des Parties ». De là à se demander à quoi servent ces différents sommets. Le 10 novembre 2022, 4 jours après l‘ouverture de la COP 27, l’écrivain et économiste français Jacques Atalli publiait sur son site internet une tribune qui donne une réponse à cette question, en dénonçant ce qu’il a appelé une diplomatie de façade observée lors de ces sommets. Je lis :

Pourtant, les dirigeants s’y précipitent… tout heureux de produire à la fin un communiqué commun suffisamment vide de sens pour être acceptable par tous

Ballade

« La fréquence à laquelle les chefs d’Etat se rencontrent, en ce moment, tourne à la folie : depuis deux mois, ils se sont tous succédés à New-York à la tribune des Nations-Unies ; puis les mêmes se sont retrouvés en Egypte à la COP ; et les plus puissants d’entre eux se verront la semaine prochaine en Indonésie au G20, (que j’avais nommé, dès sa première édition, « G vain ») ; et à cela se sont ajoutés les sommets des blocs régionaux, européens, africains, asiatiques. Quand on connait l’énormité de la logistique associée à ses réunions, le temps nécessaire pour s’y rendre, les quantités d’énergie consommées et l’argent dépensé, on se désole de n’y entendre qu’une juxtaposition de discours déjà connus, prononcés les uns après les autres, sans qu’aucun chef d’Etat n’en écoute un autre, sans aucune perspective de discussion sérieuse, sans recherche d’un accord véritable.

Pourtant, les dirigeants s’y précipitent, tout heureux de jouer aux  puissants, de se faire admirer de leurs troupes, de se congratuler dans les couloirs, de jouir un moment de leur statut éphémère, d’oublier à l’étranger leurs soucis domestiques, et le peu de pouvoir qu’ils ont en réalité ; tout heureux de produire à la fin un communiqué commun suffisamment vide de sens pour être acceptable par tous ; tout heureux de diffuser de nouvelles images de leurs gloires, à destination de leurs opinions publiques, libres ou  dominées. Ces mascarades sont particulièrement nocives, parce qu’elles font croire aux dirigeants qu’ils sont puissants, ce qu’ils ne sont pas, et aux peuples qu’ils sont gouvernés, ce qu’ils ne sont pas non plus. De plus, ces sommets sont maintenant devenus le prétexte à des réunions parallèles, où les grandes entreprises, les ONG, les groupes de pression les plus divers viennent exposer leurs points de vue aux médias, dans des caravansérails démontables, qu’on retrouve d’un lieu à un autre. Obscène tourisme diplomatico-médiatique. Cette forme de diplomatie épuise, et s’épuise. Et les principaux chefs d’Etat commencent à bouder ce genre de rencontres : on n’aura vu à la COP ni l’Américain, ni le Chinois, ni le Russe, ni l’Indien, ni le Brésilien. Et le prochain G20 risque de n’être qu’une réunion clairsemée de quelques puissances moyennes jouant aux grandes.

Seul, peut-être, dans des discours toujours d’une très haute tenue, et d’une lucidité implacable, l’actuel Secrétaire Général des Nations Unies, dit le vrai, sans langue de bois. Encore n’ose-t-il pas dire aux chefs d’Etats qui l’ont nommé qu’ils ne sont pour la plupart que de pathétiques comédiens sans public ; et que la diplomatie n’est plus que le spectacle décadent que se donnent quelques puissants. Un spectacle qui va bientôt finir. Mal. Pour eux.

Passer à l’essentiel

Jacques Atalli

Et pourtant, jamais la nécessité d’une coordination internationale n’a été plus grande. Jamais le monde n’a été plus menacé d’une fragmentation : la Chine se referme sur elle-même ; les Etats-Unis, même s’ils ont pour le moment échappé au pire, se dirigent à grands pas vers l’isolationnisme qui les attire depuis leur création. La Russie s’est exclue du monde. Et les puissances européennes, incapables de définir une vision géopolitique commune, retournent à grande vitesse à leurs égoïsmes suicidaires des siècles passés. Pendant que les événements démontrent chaque jour davantage que les frontières ne protègent pas des principales menaces : les pandémies, le réchauffement climatique, l’inflation, l’accumulation folle des richesses, les mouvements de population. Seul, peut-être, dans des discours toujours d’une très haute tenue, et d’une lucidité implacable, l’actuel Secrétaire Général des Nations Unies, dit le vrai, sans langue de bois. Encore n’ose-t-il pas dire aux chefs d’Etats qui l’ont nommé qu’ils ne sont pour la plupart que de pathétiques comédiens sans public ; et que  la diplomatie n’est plus que le spectacle décadent que se donnent quelques puissants. Un spectacle qui va bientôt finir. Mal. Pour eux.

Toujours selon Jacques Atalli, il est pourtant urgent de mettre fin à ces mascarades ; il faut sortir de la diplomatie des apparences. En revenir à son essence : négocier sérieusement, d’une façon compétente, confidentiellement, pour rechercher vraiment des compromis, sans faire étalage de positions initiales extrêmes, qui rendent impossibles toute conciliation. En particulier, les présidents les plus sérieux ne devraient pas aller au prochain G20, où rien ne va se décider. Où rien, même, ne va se discuter qui ne puisse l’être autrement. Car, le covid l’a montré, les technologies permettent désormais de réunir tous les jours des conférences sérieuses, posées, organisées, discrètes, efficaces et brèves. On pourrait par exemple, imaginer une réunion mensuelle virtuelle au plus haut niveau, du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, élargi à l’Inde, au Brésil, au Nigéria, et à quelques autres pays, pour prendre en main progressivement, hors de toute caméra, les enjeux du moment, sans l’obligation de produire un communiqué final. Des réunions du même genre entre ministres de tous les domaines pourraient suivre les affaires communes, et chercher des compromis. Et l’économiste de conclure que pour cela, il faudrait encore que les hommes de pouvoir se souviennent que la réalité de leur rôle n’est pas de se mettre en scène… mais d’agir.

Roland TSAPI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *