Sommet Afrique-Etats Unis : les reliques de l’impérialisme  

L’invitation des dirigeants africains pendant trois jours, pour un Sommet  par le président américain, à la suite de la France, la Russie ou la Chine, est la preuve d’une part que l’Afrique reste un centre d’intérêt géostratégique pour le monde, et d’autres par que les Africains eux-mêmes tardent à prendre conscience de la valeur qui est la leur 

Les dirigeants de 49 pays africains et de l’Union africaine éta​ie​nt conviés pendant 3 jours, du 13 au 15 décembre 2022 aux Etats Unis pour ce qui a été appelé Le sommet États-Unis-Afrique pour parler sécurité, économie, santé ou encore changement climatique. Après une première rencontre en août 2014 initiée par le  44eme président des Etats Unis Barack Obama, cette rencontre a été convoquée par le 46eme président Joe Biden, après que son prédécesseur à la Maison Blanche Donald Trump avait presque boudé l’Afrique en soutenant que les africains étaient incapables de se prendre en charge eux-mêmes, les qualifiant de « pays de merde. » Si Joe Biden tente au passage de rattraper les « bourdes » de Donald Trump, le chercheur camerounais Paul-Simon Handy, dirigeant le Bureau de l’Institut d’études et de sécurité (ISS) d’Addis-Abeba, est sans équivoque sur les motivations réelles de la rencontre. Dans une interview accordée à Radio France internationale, il dit : « la tenue de ce sommet, à ce moment précis, même s’il a été prévu de longue date, est très certainement un épisode de plus dans l’affrontement géopolitique qui se passe entre les pays occidentaux et la Russie. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi un positionnement, une volonté de se positionner par les pays occidentaux, et les États-Unis en particulier, vis-à-vis de la Chine qui a beaucoup élargi son engagement en Afrique ces dernières années. Donc, oui, l’Afrique est devenue un enjeu géopolitique. » Les sommets impliquant l’Afrique prise comme un tout, les grandes puissances ne s’en privent pas à l’occasion. On peut citer le sommet Russie-Afrique des 23 et 24 octobre 2019 à Sotchi en Russie où était invités près d’une quarantaine de dirigeants africains, et dont le but était de marquer le retour de la Russie sur le Continent, on peut citer le 7eme sommet Chine-Afrique des 3 et 4 septembre 2018, largement dominé par la coopération économique, ou le 28eme sommet France-Afrique du 8 octobre 2021à Montpellier, baptisé Nouveau Sommet Afrique-France.

Joe Biden, 46eme président des Etats-Unis

Appâter la nouvelle génération

Ce dernier sommet entre la France et l’Afrique est porteur de sens. Il a été présenté comme une rencontre sous un nouveau format, avec de nouveaux acteurs, de nouvelles thématiques, de nouveaux enjeux : « l’objectif de cet événement était de porter un regard neuf sur la relation entre l’Afrique et la France pour offrir un nouveau cadre de réflexion et d’action aux nouvelles générations. » Sans chefs d’Etats invités, la jeunesse était mise en avant, ce qui n’est pas anodin : la nouvelle dynamique est de nos jours po​r​tée par les jeunes, en rupture avec les colons dont ils ne gardent désormais qu’un mauvais souvenir. L’accès aux évènements historiques qui révèlent la vraie nature des relations que les impérialistes ont entretenues avec leurs parents, caractérisée par les travaux forcées, les traitements inhumains, l’extermination des nationalistes, une mainmise totale sur l’économie et des contrats de dupe signés quand ils ont été contraints de partir, les systèmes néo coloniaux qu’ils ont installés pour perpétuer l’exploitation des ressources naturelles, tout cela permet à une nouvelle génération d’avoir une autre vision du colon, et les pousse à interpeller les gouvernements porteurs des vestiges de la colonisation, afin qu’ils rompent au pire toute relation avec le colon, ou au meilleur des cas qu’ils revoient tous les contrats de partenariat jugés prédateurs. Le président Emmanuel Macron, dont le jeune âge prédispose à une meilleure compréhension des ambitions de la génération, avait alors préféré miser sur les porteurs de cette nouvelle dynamique. La rencontre avait été baptisée « Nouveau sommet Afrique-France ». Le qualificatif « nouveau » pour une 28ème rencontre, et l’inversion de l’ordre des mots Afrique-France au lieu de l’habituel France-Afrique, traduisent déjà dans les écrits l’intention de faire les yeux doux au Continent, et surtout d’y rester.

D’abord, dans la logique de la souveraineté des Etats, un seul pays ne devrait pas inviter tout un continent à un sommet. On devrait parler de sommet Europe Afrique et de sommet France-Cameroun par exemple, et non de sommet France-Afrique, on devrait avoir à faire à des sommets Afro-américains et des sommets États-Unis Nigéria, au lieu de sommet Etats-Unis Afrique. Cette formule reste dévalorisante pour les Etats africains.

Conscience

Des dirigeants africains à un sommet de l’Ua

Dans l’ensemble, la multiplication des sommets entre les Etats africains pris comme un ensemble et les pays occidentaux, ne trompent plus. Si les Africains tardent à comprendre ce qui se passe, ces occidentaux qui ont l’habitude de l’anticipation ont déjà perçu le danger et la panique a changé de camp. L’Afrique, malgré tous les tords qui lui ont été causés, malgré les déportations  par l’esclavage et l’extermination de ses populations par les guerres civiles et les génocides, malgré le pillage du sol et du sous-sol, reste l’avenir de l’humanité, et l’enjeu pour les puissances qui se battent, c’est le contrôle du Continent. Mais les Africains eux-mêmes dans la grande majorité semblent ne pas le savoir, en commençant par les dirigeants. Autrement ils imposeront une certaine ligne dans les pratiques actuelles. D’abord, dans la logique de la souveraineté des Etats, un seul pays ne devrait pas inviter tout un continent à un sommet. On devrait parler de sommet Europe Afrique et de sommet France-Cameroun par exemple, et non de sommet France-Afrique, on devrait avoir à faire à des sommets Afro-américains et des sommets États-Unis Nigéria, au lieu de sommet Etats-Unis Afrique. Cette formule reste dévalorisante pour les Etats africains. Ensuite, dans les traditions africaines, le père d’une fille ne court pas chez les prétendants, ces derniers viennent le voir, à moins que le père ne connaisse pas la valeur de ce qu’il a chez lui. En allant chez le prétendant, il se présente comme un nécessiteux qui vient supplier de prendre sa fille en mariage, alors que le père sage reste chez lui, soigne l’éducation de sa fille, attend le prétendant sur place et monte les enchères au plus haut, ne cédant sa fille qu’à celui qui lui garantit une meilleure qualité de vie avec des retombés subséquentes dans la famille, tout en restant confiant que si la fille n’allait pas en mariage elle serait en mesure de se prendre en charge et subvenir aux besoins de ses frères, vu l’éducation qu’elle a reçue. Les chefs d’Etats africains, que de courir dans des sommets où un seul pays les mélange dans un même panier, devraient attendre ceux qui parlent d’industrialisation et de développement économique sur place, sur le continent. Sinon ils donnent raison à  Paul-Simon Handy, qui dit concernant le sommet Etats-Unis Afrique : « Je pense qu’il n’y aura pas d’attentes concrètes particulières. Vous savez, les sommets sont surtout des grands moments de relations publiques. Il s’agit d’envoyer un message autant à son opinion publique pour les États-Unis qu’aux opinions publiques africaines. C’est d’ailleurs pour cela, qu’en plus des hommes et femmes d’affaires, il y a aussi des organisations de la société civile. Il n’y aura pas de grandes décisions, de grands contrats, mais il s’agit pour les États-Unis d’envoyer un message et pour plusieurs leaders africains d’avoir une photo avec le locataire de la Maison Blanche qui a toujours une valeur symbolique »

Roland TSAPI  

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