Sdf : le rêve brisé ( ?) du pouvoir au peuple

Né dans la douleur il y a 30, ce parti a fait du chemin. A côté d’un bilan politique mitigé, il reste le parti qui a ouvert la voie des revendications des droits fondamentaux, et brisé le mythe du monolithisme  

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26 mai 1990. La tension était perceptible dans la capitale régionale du Nord-Ouest, et pour cause. Après des multiples réunions dans la ville de Douala, en préparation au lancement d’un parti politique, les responsables qui n’ont eu de cesse de jouer au chat et à la souris avec les agents de renseignement du régime, avaient décidé de lancer le parti politique dans la ville de Bamenda. A la même période l’Université de Yaoundé, l’unique à l’époque, étaient en ébullition, les étudiants en grève pour exiger de meilleures conditions d’études. La particularité camerounaise de cette grève, c’est qu’elle avait comme toutes les autres, été tribalisée, et notamment les étudiants originaires des régions du Nord-Ouest et du Sud- Ouest, étaient visés, même comme au passage les pierres lancées contre eux n’épargnaient pas ceux originaires de la Région de l’Ouest, tous étant étiquetés comme le « bloc anglo-bami. »

Ces grèves avaient entrainé la suspension des cours dans les amphithéâtres, et surtout le retour des étudiants au village. Dans la ville de Bamenda ce 26 mai donc, les populations qui sortent dans la rue sont aussi des parents gonflés à blocs contre la maltraitance que subissent leurs enfants à l’université de Yaoundé. Ce jour-là en effet, bravant les forces de l’ordre et toute interdiction de manifester, John Fru Ndi avait pris les devants d’une marche à double objectif, réclamer le retour au multipartisme et inaugurer le parti de la balance. Poings fermés et soulevés pour accompagner le slogan « power to the people » ou « pouvoir au peuple », la foule déterminée avait pris d’assaut l’artère principale de la ville capitale de la Région du Nord-Ouest. C’est au niveau de Liberty Square que les forces de l’ordre, déployées par un régime encore réfractaire au multipartisme à l’époque, chargea la foule à balles réelles. 6 morts sur le carreau, que le ministre de l’Information et de la culture à l’époque Augustin Kontchou Kouomeni, dira quelques jours plus tard avoir été piétinés par balles.

Sur le plan international, le vent d’Est ou de la démocratie soufflait à grand bruit, et inspirait les leaders localement qui se sentaient plus galvanisés que jamais. La pression de la rue impulsée par les partisans de l’homme au point levé se fit de plus en plus forte, submergea les marches organisées par certains caciques du Rdpc dans les rues du pays contre le multipartisme, et obligea le président de la république Paul Biya à convoquer un congrès extraordinaire de son parti au moins de juin, au cours duquel il prépara ses militants avec cette phrase qui rentra dans le panthéon de ses déclarations magiques : « Préparez-vous à une concurrence éventuelle »

Le régime monopartite mis à rude épreuve  

Définitivement, le Sdf quoiqu’encore dans l’embryon avait frappé un grand coup, et fragilisé le système néocolonial du parti unique laissé par l’ancien président Ahmadou Ahidjo et perpétué par son successeur. Après ce congrès du Rdpc au mois de juin 1990, la prochaine session de l’Assemblée nationale fut consacrée à l’adoption des lois sur la liberté d’association et la création des partis politiques, promulguées le 19 décembre 1990 par le président Paul Biya. Désormais, la loi n° 90/056 du 19 décembre 1990 portant sur la création des partis politiques faisait partis de l’arsenal juridique encadrant l’exercice de l’activité politique au Cameroun, mettant ainsi fin à 34 ans de système du parti unique en vigueur au Cameroun depuis 1956, date à laquelle le président Ahidjo, après avoir interdit l’Union des populations du Cameroun  en 1955, avait fusionné tous les autres partis politiques pour en faire l’Union national camerounaise, l’Unc

L’ère du monolithisme était désormais révolue, grâce au parti de la balance, qui avait payé le prix fort, allant des emprisonnements jusqu’à l’effusion du sang, en passant par les tortures et autre intimidation.   Le Cameroun respirait désormais l’air de la démocratie, ou pour être plus exact, l’ère du multipartisme. Dans la porte que le Sdf avait forcé et ouverte, s’engouffreront dès le début de l’année 1991 une multitudes de personnalités pour faire légaliser leurs partis politiques, y compris celles qui avaient organisé des marches pour condamner l’initiative du Sdf comme étant une démarche insurrectionnelle, antipatriotique et méprisante pour les institutions et les lois de la république.

Le travail de Caterpillar

Le 1er mars 1991, le parti fut légalisé par décision n°0065/D/MINAT du 01/03/1991, et pouvait officiellement participer au suffrage universel comme le stipule la loi. Alors qu’il était très attendu par les populations, et redouté par le pouvoir lors des élections locales du 1er mars 1992, le parti décida contre toute attente de ne pas participer au scrutin. Il s’agissait pourtant des premières élections locales avec plusieurs partis au Cameroun depuis 1964. Depuis lors, le parti a fait du chemin, avec plus ou moins de bonheur. Mais pour le moment ce n’est pas le bonheur ou le malheur qui compte, c’est le chemin tracé en cette date du 26 mai 1990. Qu’on le veuille ou pas, qu’on aime le parti aujourd’hui ou pas, personne ne peut lui contester le courage d’avoir osé dire non à un système qui n’entendait pas ouvrir le jeu, et qui a usé de toutes les méthodes pour y parvenir. Si le Cameroun respire un air de liberté aujourd’hui, c’est bien grâce aux évènements de Liberty square il y a 30 ans.

Beaucoup se posent tout de même la question de savoir ce que le parti est devenu. On pourrait répondre simplement que comme toute structure il a cycle de vie.  Mais au-delà, la préoccupation essentielle devrait porter sur ce que les populations ont fait de l’idéologie remise au goût du jour en 1990 par ce parti. Le Sdf incarnait en réalité  les idées jadis portées par l’Union des Populations du Cameroun, celles de voir les intérêts des peuples être mis au centre des préoccupations gouvernementales.  Il peut ne plus être visible structurellement, matériellement ou physiquement dans les institutions, mais les idées elles subsistent. Le Sdf est dans le paysage camerounais comme ce bulldozer qui a cassé les gros arbres à l’entrée d’une forêt opaque et déblayé le chemin de la démocratie, même si aujourd’hui il semble y être une persona non grata

Roland TSAPI

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