Sdf : de la rupture à la fracture ?

Le parti de la balance s’est illustré dès le lancement comme le symbole de la rupture avec de l’establishment, et fortement influencé les premiers pas du Cameroun dans sa marche vers la démocratie. Très vite rattrapé par la réalité suite aux multiples échecs dans la conquête du pouvoir, il s’est laissé user par le temps, et se trouve 32 ans après au bord de la déchirure

Le 26 mai 1990, naissait dans la douleur le Front Social démocratique,  en anglais Social democratic front (SDf). Au cours d’une marche de lancement à Liberty square de Bamenda, l’accouchement était plus douloureux qu’une césarienne : 6 camerounais y laissaient leurs vies, dans la quête de la liberté. Le parti dit de la balance et du poing fermé, rentrait dans la scène politique comme un symbole de la rupture.

Rupture avec le monolithisme en 1991

Sdf: la balance de l’espoir au début

Rupture avec le parti unique instauré depuis 1966 au Cameroun. Depuis cette date, c’était le règne du parti unique l’Union nationale camerounaise, et de la pensée unique aussi, discipline du parti oblige. Toute idée contraire à ce que professait l’Unc était qualifiée de subversive et punie comme telle, le parti unique seul faisait et défaisait les carrières politiques et administratives, et définissait même la durée de vie sur terre des populations. Il a changé de peau en 1985 pour devenir le Rassemblement démocratique du peuple camerounais, tout en conservant jalousement et en les sophistiquant ses caractéristiques internes. Quoiqu’aucune manifestation de rue n’était tolérée si elle n’était pour chanter les louanges du régime, le Sdf brava l’interdiction, rompit la glace de la terreur et affronta l’escouade policière ce 26 mai 1990. Cette glace brisée, fut appuyé un mois plus tard par le discours du président français François Mitterrand  le 20 juin 1990 dans la commune française de La Baule-Escoublac, devant les invités de 37 pays africains dans le cadre de la 16e conférence des chefs d’État d’Afrique et de France, discours qui conditionnait l’aide aux pays africains à l’ouverture démocratique. La conjugaison des deux faits, par coïncidence ou pas, obligea, si l’expression n’est pas trop forte, le président de la République et président du parti Paul Biya, à s’adresser 8 jours plus tard, au cours du premier congrès ordinaire du parti le 28 juin 1990, à ses camarades qui multipliaient pourtant les marches contre le multipartisme sur le territoire : « Notre parti est fort, certes, mais il doit dès aujourd’hui se préparer à affronter une éventuelle concurrenceSachez donc vous y préparer, en défendant vos idéaux de paix, de liberté, de tolérance. Vos meilleures armes sont votre sincérité et votre foi dans l’idéal démocratique. N’oubliez pas que si la critique est aisée, l’art est difficile. En toutes circonstances, gardez un moral de vainqueur, ce n’est qu’en y croyant, et si nous sommes convaincus de notre victoire que nous réussirons. »

Le glas du monolithisme avait véritablement sonné, le coup donné par le Sdf trois mois plutôt continuait de faire des vagues. Dans l’immédiat, des projets de loi furent préparés et soumis à la session parlementaire du mois de novembre. Le Parlement, réduit à l’époque à la seule Assemblée nationale, était encore monocolore, à l’image du parti unique. A leurs corps défendant, les députés adoptèrent les lois de 90 sur les libertés d’association, et dès le mois de février 1991, le ministre de l’Administration territoriale les mettaient en application en légalisant les premiers partis politiques, au premier rang desquels le Sdf avec comme président national Ni John Fru Ndi. Cette première rupture entraina d’autres. Les élections locales de 1992 connurent la participation pour la première fois de plusieurs partis politiques, même comme la locomotive Sdf n’y pris part à cause du boycott. L’Assemblée nationale changeait en conséquence de couleur, même si cela restera superficiel sans impact dans le fond.

Usure

En 30 ans, le parti a forcément connu l’usure, surtout celle de son président national, qui en dehors de présider aux destinées du parti, n’a jamais postulé pour une institution gouvernementale à la base: conseil municipal, conseil régional, Assemblée nationale ou Senat. Ses scores aux différentes élections présidentielles ont connu une courbe descendante : crédité de 36% en 1992, il est absent pour boycott en 1997, revient en 2004 et s’en sort avec 17,40%, chute à 10,71% en 2011, pour céder sa place à son dauphin Joshua Osih en 2018, qui rapportera au parti 3,35%. 30 ans de combats, ça use. Pour l’organisation elle-même, le terrain gagné dès les premières heures a vu sa surface progressivement réduite à sa portion congrue, les sièges à l’Assemblée nationale ont maigri, passant de 43 en 1997 à 5 en 2022, les communes aussi ont perdu de volume et de consistance. Les raisons de cette usure sont à chercher dans la qualité de la démocratie proposée et appliquée au Cameroun, mais aussi à la capacité intrinsèque du parti à résister, à faire bloc contre toutes les tentatives de déstabilisation, qui font du reste parti du jeu politique.

Le parti aurait-il bouclé son cycle de vie ? Et si oui quelle est la suite ? Va-t-il céder la place à une autre organisation qui va arriver, se jouer du peuple, ramasser les prébendes et faire son deuil à son tour, ou va-t-il renaître de ses cendres, pour l’honneur de ce peuple qui, il y a longtemps avait placé ses espoirs en lui ? Autrement il ne restera plus à ce peuple qu’à dire avec l’artiste ivoirien Tiken Nja Fakoly : « Allez dire aux hommes politiques qu’ils enlèvent nos noms dans leur business, On a tout compris.

Fracture

Jonh Fru Ndi: que se passe-t-il dans mon parti?

Le parti semble aujourd’hui au bord de l’implosion. De façon inédite, 27 cadres du parti, parmi lesquels deux vices présidents, ont signé une déclaration le 22 juin 2022, qui n’est autre qu’un désaveu du président national John Fru Ndi, qui avait procédé 7 jours plus tôt le 16 juin, à des nominations au sein du comité Exécutif national. Les violations des statuts du parti et des résolutions du comité exécutif par ce dernier sont dénoncées, la gestion opaque des finances du parti est décriée. Les signataires précisent d’ailleurs, fait qui n’est pas anodin, que la réunion ayant abouti à cette déclaration s’est tenue dans la ville de Mbouda « faute de se réunir au siège du Parti à Bamenda pour seul raison que notre bailleur nous a expulsé pour loyer impayé.» Ces cadres demandaient un audit externe pour apporter des clarifications dans les comptes du parti, la convocation d’un NEC pour fixer la date d’un congrès extraordinaire pour renouveler les membres du Comité Exécutif National et revoir une fois de plus la politique générale du parti, tout en se réservant le droit d’entreprendre d’autres actions pour sauver le parti. De la rupture avec l’establishment, Le Sdf est passé par l’usure du temps et de la politique. Aujourd’hui il arrive à la fracture.  Le parti aurait-il bouclé son cycle de vie ? Et si oui quelle est la suite ? Va-t-il céder la place à une autre organisation qui va arriver, se jouer du peuple, ramasser les prébendes et faire son deuil à son tour, ou va-t-il renaître de ses cendres, pour l’honneur de ce peuple qui, il y a longtemps avait placé ses espoirs en lui ? Autrement il ne restera plus à ce peuple qu’à dire avec l’artiste ivoirien Tiken Nja Fakoly : « Allez dire aux hommes politiques qu’ils enlèvent nos noms dans leur business, On a tout compris. »

Roland TSAPI

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