Santé : la maladie cherche toujours couverture

Les populations se sont résolues à brader leur santé dans la rue, en attendant la couverture maladie universelle restée dans les textes et les discours

Au cours de la journée mondiale de la pharmacie le 25 septembre 2021, l’Ordre national des pharmaciens du Cameroun a lancé une énième croisade contre la vente des médicaments illicites, en mettant en avant les dangers que représentent ces médicaments, du fait de leurs origines douteuses et des conditions inappropriées de conservation. Pendant les célébrations de cette journée qui ont duré 10 jours, les médias ont donné la parole aux populations pour savoir ce qu’elles pensaient de ces médicaments de la rue, et les réponses sont restées constantes : elles n’ont pas le choix face à la cherté des médicaments en pharmacie, et l’automédication est préférable dans un contexte où l’hôpital ne rassure plus. Les statistiques sont difficiles à établir, mais il ne fait pas de doute que plus de la moitié de la population camerounaise s’abreuve à cette source des médicaments de la rue, qui a pignon sur rue.

Le ministre de la Santé publique Manaouda Malachi, interpellé

Médicament libre dans la rue

Le 11 juillet 2019, il y a un peu plus de deux ans, le ministre de la Santé publique signait un communiqué de plus dans le sens de la lutte contre le fléau. Il rappelait que la loi N°90/035 du 10 août 1990 en son article 53 stipule que « tout délit, étalage ou distribution de médicaments est interdit sur la voie publique, dans les foires et marchés à toute personne même titulaire du diplôme de pharmacien ». Il attirait donc l’attention de ceux qui exerçaient cette activité illégale à travers des étals, des kiosques, des pro-pharmacies ou même des magasins de stockages illégaux, qu’ils sont passibles de poursuites judiciaires, conformément à la législation en vigueur. Il annonçait surtout  l’opérationnalisation aussi bien au niveau central que de chaque Région, d’une brigade chargée spécialement de sillonner les villes et localités, en vue de procéder, avec l’appui d’autres administrations concernées, à la saisie et destruction systématique de ces médicaments et produits. Rien de plus qu’une déclaration d’intention, puisque 2 ans après, la vente des médicaments de rue se porte plus que bien et pèserait même pour 8 milliards de francs cfa de chiffre d’affaires chaque année. C’est à dessin que le docteur Franck Nana, le président de l’Ordre nationale des pharmaciens a retenu comme l’un des sous thèmes de la commémoration de la journée mondiale 2021 de la pharmacie « les médicaments de rue, aubaine pour les patients ou véritable fléaux de santé publique. »

Couverture sans conviction

Des patientes retenues dans un hôpital faute de moyens pour les frais d’accouchement

Ce qui inquiète dans la vente des médicaments de rue, c’est que les populations sont conscientes du danger, mais disent qu’elles n’ont pas le choix. Autrement dit, elles se sont résignées à aller à la mort lente en toute connaissance de cause, un peu comme les jeunes qui se lancent dans la traversée du désert et des océans à la recherche de l’Eldorado tout en sachant qu’ils ont une probabilité sur 1000 de réussir. Selon la pyramide de Maslow, la santé fait partie des besoins primaires d’un être humain, c’est dire que personne n’y échappe, la santé n’est pas un produit de luxe, elle fait en plus partie intégrante des devoirs régaliens de l’Etat. Et on ne peut pas dire que le Gouvernement Camerounais n’en est pas conscient. En 2015, un Groupe technique national intersectoriel, présidé par les ministres de la Santé publique et du Travail et la de sécurité sociale avait été créé avec pour mission principale de conduire le processus de la couverture santé universelle et faire des propositions au gouvernement sur les différents aspects de ce système. Ce groupe technique a rendu sa copie trois ans plus tard en 2018, et précisait d’abord que « parler de couverture santé universelle signifie d’une part rendre disponible des soins de santé de qualité sur toute l’étendue du territoire national et, d’autre part organiser le financement de la demande de soins ou la protection sociale en santé afin que chaque individu puisse accéder aux soins de santé en cas de besoin, sans être confronté à des difficultés financières ou basculer dans la pauvreté en raison du coût des soins. »  Leur constat était que la dépense totale de santé annuelle était de 728.1 milliards FCFA, le paiement direct des ménages très élevé soit 70% et la part du budget de l’Etat alloué à la fonction santé oscillait entre 5.5 et 7% depuis 2011, alors que la déclaration d’Abuja préconise 15%. Des propositions avaient enfin été faites pour la mise sur pied de cette couverture, et ce quelques mois après le discours de fin d’année 2017 du Chef de l’Etat, dans lequel il déclarait : « Nous allons poursuivre nos efforts, afin de faire bénéficier à nos populations des soins de santé de qualité et accessibles à tous. C’est dans cette optique que j’ai donné au gouvernement l’instruction de parachever les réflexions relatives à la mise en place progressive de la couverture santé universelle. » Il faut rappeler aussi que La Csu occupe une place prioritaire dans l’agenda des Objectifs de développement durable (Odd) définis en 2015 en son objectif 3, cible 8 qui voulait  « faire en sorte que chacun bénéficie d’une assurance-santé, comprenant une protection contre les risques financiers et donnant accès à des services de santé essentiels de qualité et à des médicaments et vaccins essentiels sûrs, efficaces, de qualité et d’un coût abordable. »

Il est évident que le médicament de la rue prospère parce qu’il y a preneur, et le preneur est celui qui n’a pas les moyens d’aller suivre une consultation normale, se soumettre aux examens médicaux et payer les frais d’hospitalisation et les soins. La couverture santé universelle serait sans doute une des solutions, si jamais elle cessait de faire l’objet des discours, pour véritablement exister.

Laxisme

Le gouvernement est donc conscient que la santé du citoyen lambda devrait être prise en charge, mais malgré les déclarations d’intention, cela prend du temps, l’effectivité reste un processus semblable à la décentralisation qui se met en place depuis 1996 et n’est toujours pas assise en 2021. Et pendant que le processus traine, les maladies n’attendent pas, les populations n’ont pas de choix que d’aller dans la rue chercher de quoi se soigner ou de quoi s’empoisonner, les pharmaciens se plaignent, et ce même gouvernement menace. Il est évident que le médicament de la rue prospère parce qu’il y a preneur, et le preneur est celui qui n’a pas les moyens d’aller suivre une consultation normale, se soumettre aux examens médicaux et payer les frais d’hospitalisation et les soins. La couverture santé universelle serait sans doute une des solutions, si jamais elle cessait de faire l’objet des discours, pour véritablement exister.

Roland TSAPI   

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