Respect de la loi : quand le laisser-faire devient mortel

Les règles les plus élémentaires sont foulées aux pieds sous le nez des autorités administratives, au point de devenir fatales. Comme ce gendarme qui a perdu la vie dans une agence à cause d’une pratique illégale installée. Les autorités seraient devenues des pompiers  pyromanes

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Un élément de la gendarmerie camerounaise a trouvé la mort dans la nuit du 22 au 23 juillet 2020 à Douala. Pas parce qu’il courait après des hors la loi de la société, non plus en opération comme le confère leur profession, mais pour avoir satisfait un besoin naturel. En transit à Douala à destination de Yaoundé après une mission dans la région du Sud-Ouest, il a pris un billet de voyage au point d’embarquement de Douala-Akwa de la société de transport interurbain  dénommée First national Express of safety en abrégé Finex. Le temps d’embarquer, il a senti le besoin de se soulager. Dans un communiqué signé le 23 juillet, Edmond Félix Etoundi Pierre, le président directeur général de la société de transport explique : « face à cette urgence physiologique naturelle, les portes à commandes automatiques leurs seront ouvertes à partir d’un bouton à cet effet par notre agent en poste, sans acquittement préalable des frais exigibles de 100 francs Cfa. Une fois le besoin assouvi et hors des toilettes, ils opposeront une fin de non-recevoir aux demandes d’honorer leurs engagements formulées d’abord depuis l’intérieur, puis à l’extérieur des toilettes par l’agent en poste. S’en suivront alors des échanges verbaux qui deviendront houleux par la suite avant de dégénérer en d’échauffourées entre les deux individus d’une part et d’autre part les jeunes agents préposés à l’entretien de nos toilettes. Dans cette confusion, un des jeunes agents d’hygiène va se saisir d’un morceau de bois avec lequel il va asséner un coup à l’un des individus qui malheureusement perdra connaissance sur le coup avant de succomber des suites des blessures ainsi que donne à voir une des vidéos de nos propres caméras de surveillance. » En résumé, le premier responsable de la société de transport admet qu’un de ses agents a tué un homme parce qu’il a refusé de payer pour satisfaire ses besoins naturels.

le jeune gendarme Armel Joseph Liempine qui a perdu arraché à la vie pour si peu

Mépris de la loi

Pourtant, le secteur des transports interurbain est bien règlementé au Cameroun, et avec les errements continus dès la formalisation de cette activité, on est arrivé au décret n° 2004/0607/Pm du 17 mars 2004 portant fixation des conditions d’accès aux professions de transporteur routier et d’auxiliaire des transports routiers au Cameroun. L’article 14  alinéa 2 a stipule « Tout demandeur d’une autorisation d’exercice d’une activité d’auxiliaire des transports routiers doit présenter un dossier comprenant : (…)  un plan d’aménagement des installations comprenant : un parking pour les véhicules en attente de chargement, un hall d’embarquement, un ou plusieurs guichets, une salle d’attente pour les voyageurs, une salle de repos pour les conducteurs, des bureaux administratifs, des toilettes publiques, une clôture, une guérite de contrôle de sécurité, un point d’eau. » Le décret avait été signé par le Premier ministre de l’époque, Peter Mafany Musongue, il y a 16 ans. Mais comme au Cameroun chacun en fait à sa tête, avec le silence complice des autorités, des sociétés de transport sont passées outre le décret, pour imposer que l’on paie pour les toilettes dans leurs points d’embarquement. Le gendarme est décédé suite à une dispute qui n’aurait pas dû exister, si la loi était respectée par les justiciables, et si ceux en charge de veiller au respect de cette loi avaient fait leur travail. La personne en cause aujourd’hui ce n’est pas exclusivement celle qui a violé la loi, c’est surtout celle qui s’est tu quand la loi a été violée. Et celle-là, c’est elle qui incarne l’autorité administrative, actuelle ou passée, qui a laissé faire.

Pompiers ou pyromanes ?

Trois jours après l’incident qui a coûté la vie à un fils du pays, le point de chargement de l’agence de voyage a été fermé pour 8 jours. Les scellés ont été posés le 25 juillet 2020 par le sous- préfet de l’arrondissement de Douala 1er, sur instruction du préfet du département du Wouri Benjamain Mboutou. Mais ces autorités administratives, sur lesquelles les populations comptent pour être protégées, ne peuvent pas prétendre qu’elles n’étaient pas au courant de cette pratique de paiement des toilettes dans cette agence en violation d’un décret du premier ministre, tout comme elles ne peuvent pas dire ne pas être au courant de nombreuses autres violations de la loi, comme la prolifération des boites à sous dans les différents carrefours de la ville, à l’origine de la rareté des pièces de monnaie dont l’absence est aussi évoquée dans le drame de Finex.

les scellés posés sur le point d’embarquement après coup

« A la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis, mais des silences de nos amis», disait Martin Luther King. L’ennemi ici c’est celui qui viole la loi pour imposer aux passagers et à tout usager le paiement indu d’un service, et l’ami c’est l’administration qui devrait protéger les usagers. Le même auteur disait aussi qu’ « une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier. » Les autorités administratives qui se précipitent pour prendre des mesures conservatoires aujourd’hui après la survenance d’un drame qui aurait pu être évité si la cause avait été identifiée et neutralisée, affichent plutôt l’attitude de ces personnes qu’on accuse dans les villages d’avoir tué l’enfant pour ensuite être les premiers au deuil. On ne serait pas arrivé là si l’autorité avait veillé au respect de la loi, si l’on admet que l’animal social a la propension à transgresser ce qui est interdit, cet animal social étant l’homme dans la globalité, symbolisée ici par la personne morale de Finex avec à sa tête son Pdg, et qui n’est qu’un grain de sable dans toute la jungle Cameroun où dans bien de secteurs chacun en fait à ses humeurs.

Quelle que soit la sévérité de la sentence aujourd’hui infligée à la société de transport, elle ne ramènera jamais le décédé à la vie, elle ne remplira jamais le vide créé auprès d’une femme, d’un père, d’une mère, d’un ami.  Il est important que ceux qui sont en charge de faire respecter le minimum de règles qui touchent à la vie du citoyen de tous les jours, fassent leur travail à temps, au lieu de jouer au sapeur-pompier après avoir laissé le feu prendre. Comme pour le cas de Finex, c’est le jour où les joueurs de jeu au hasard vont se poignarder dans un carrefour, que les sous-préfets vont se rendre compte qu’il y a des boites de jeu qui avalent les pièces de monnaies installés à ces endroits. 

Roland TSAPI

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