Répression politique : 60 ans de recul

Les mêmes méthodes utilisées pour museler les hommes politiques dans les années 60/70 sont encore en vogue en 2021 au Cameroun, avec l’appui du bras séculier qu’est le tribunal militaire

L’actualité judiciaire au Cameroun en ce mois de décembre 2021, avec des peines d’emprisonnement ferme prononcées par les tribunaux militaires contre des militants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun, nous commande de jeter un regard en arrière, dans l’histoire du pays, pour trouver des éléments d’appréciation de l’évolution des libertés fondamentales d’opinion et de manifestations. Nous puisons ces extraits du livre Kamerun, une guerre cachée aux origines de la France Afrique de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, 2eme édition de 2018.

Tout ce beau monde est interrogé à tour de rôle par les « spécialistes » de la BMM. En fonction de leur statut, de leur résistance aux sévices et de la gravité des « faits » qu’on cherche à leur faire avouer, ils sont plus ou moins férocement torturés. Les uns ont droit à la gégène, à la balançoire ou au supplice de la baignoire. D’autres s’en sortent avec des brûlures ou des coups de bâton. Seul l’évêque de Nkongsamba est épargné.

Ouandié et l’Upc hier…

Au milieu du mois d’août 1970, monseigneur Albert Ndongmo se trouve à Rome, convoqué par le pape. Derrière lui au pays, Ernest Ouandié qu’il était sur le point d’aider à quitter le pays avant d’être subitement appelé, est arrêté. Au Vatican se trouve déjà l’ex-Premier ministre camerounais Simon-Pierre Tchoungui. Missionné par Ahidjo et secondé par le pape, il ordonne au prélat de ne pas retourner au Cameroun. Ndongmo, qui n’est pas encore informé de l’arrestation
d’Ouandié, refuse et retourne au Cameroun : il est arrêté à sa descente d’avion, à Douala, le 27 août 1970. Ouandié et Ndongmo sous les écrous, les services de sécurité camerounais ne se limitent pas aux deux figures de proue de la « rébellion » : des dizaines d’« opposants », ou prétendus tels, sont également envoyés en prison. Les forces de l’ordre frappent dans l’entourage des deux inculpés. Outre le secrétaire particulier d’Ouandié, Mathieu Njassep, elles arrêtent la majeure partie de l’état-major de l’ALNK. Elles vont évidemment rechercher les adeptes du mystérieux groupe de prière qui projetait, dit-on, un « coup d’État spirituel » contre le président Ahidjo. La police incarcère en outre le rédacteur en chef de L’Essor des jeunes, Célestin Lingo, un employé de l’évêché de Nkongsamba, Raphaël Fotsing, quelques femmes originaires du Mungo. Albert Mukong, upéciste anglophone, repenti depuis plusieurs années, est arrêté, l’ancien ministre Victor Kanga, remis en liberté fin 1969 après trois années passées dans le camp de détention de Yoko, est à nouveau incarcéré. L’ancien maire de Bafang, Jean Mbouende, qui vient pour sa part de perdre quatre ans de sa vie au Centre de rééducation civique de Mantoum, se retrouve lui aussi à la BMM de Yaoundé. Des dizaines de « suspects » se retrouvent ainsi, pêle-mêle, dans les cellules. Tout ce beau monde est interrogé à tour de rôle par les « spécialistes » de la BMM. En fonction de leur statut, de leur résistance aux sévices et de la gravité des « faits » qu’on cherche à leur faire avouer, ils sont plus ou moins férocement torturés. Les uns ont droit à la gégène, à la balançoire ou au supplice de la baignoire. D’autres s’en sortent avec des brûlures ou des coups de bâton. Seul l’évêque de Nkongsamba est épargné.

Recherche des preuves
Jean Fochivé et ses services « découvrent » ainsi d’innombrables complots. Le journaliste Célestin Lingo, considéré par ses tortionnaires comme le « chef des services de renseignements de Mgr Ndongmo », se voit par exemple impliquer dans une histoire rocambolesque d’empoisonnement politique. Roué de coups, il avouera sa participation à cette imaginaire tentative d’assassinat. La police politique « constate » également les petits péchés du prélat de Nkongsamba : ses présumées « maîtresses », raflées dans le Mungo pour l’occasion, avouent à force de bastonnades leurs relations adultérines avec l’évêque. Cela pourra toujours servir, au tribunal militaire, lorsqu’on y étudiera la « moralité » du suspect. Ou, au cours de l’instruction, lorsqu’il s’agira de le faire chanter…Car l’objectif de cette « enquête » tous azimuts est évidemment de préparer le procès qui s’annonce, et de charger le dossier de l’évêque catholique et du révolutionnaire marxiste. Extorquant les aveux, manipulant ou fabriquant des preuves, brutalisant les témoins et menaçant leurs familles, la police politique parvient rapidement à élaborer un scénario…et trouver des charges

Bibou Nissack et Fogue avec le Mrc aujourd’hui

Procès

Les procès d’Ernest Ouandié et Ndongmo, orchestrés par Jean Fochivé, sont expédiés en quelques jours par le tribunal militaire de Yaoundé, fin décembre 1970 et début janvier 1971. Ouandié, privé des avocats qu’il avait désignés – le Français Jacques Vergès et le Britannique Ralph Milner –, refuse d’ouvrir la bouche durant ce « procès de pure forme ». Mgr Ndongmo est plus loquace et moins cohérent, pour l’« aider », la police lui avait administré en effet des « injections » avant de l’emmener au tribunal… Les six principaux accusés sont condamnés à mort. L’ambassadeur de France Philippe Rebeyrol fait un rapport à sa hiérarchie : « Certes, l’instruction d’affaires aussi complexes laissait visiblement à désirer, mais le déroulement des audiences n’a pas donné une mauvaise impression de la justice militaire camerounaise aux observateurs étrangers. Le président Ahidjo peut, semble-t-il, se féliciter de la manière dont les procès qui le préoccupaient vivement ont été conduits. »

C’était l’Upc hier, aujourd’hui c’est le Mrc. C’était Ouandié, Djassep et autre hier, aujourd’hui c’est Bibou Nissack, Alain Fogue, Awasum Mispa et autres. Hier c’était des civils devant un tribunal militaire, aujourd’hui ce sont des civils devant le tribunal militaire. Avec comme dénominateur commun, l’opposition au régime.

Décembre 2021, sans leurs avocats comme Ouandié et Ndongmo en 1970, absents du tribunal, des militants d’un parti politique sont condamnés à des peines de prison par le tribunal militaire, qui les accuse de tout, et surtout de vouloir déstabiliser le pays, comme par le passé. C’était l’Upc hier, aujourd’hui c’est le Mrc. C’était Ouandié, Djassep et autre hier, aujourd’hui c’est Bibou Nissack, Alain Fogue, Awasum Mispa et autres. Hier c’était des civils devant un tribunal militaire, aujourd’hui ce sont des civils devant le tribunal militaire. Avec comme dénominateur commun, l’opposition au régime. Et à  l’instar de l’ambassadeur de France hier, il en trouve aujourd’hui, des Camerounais cette fois, qui se félicitent de la manière dont les procès ont été conduits. 51 ans après, l’histoire se répète. Chacun peut librement apprécier le niveau d’avancement de la démocratie, que Paul Biya voudrait qu’on retienne, comme ce qu’il a apporté de précieux au Camerounais.  

Roland TSAPI

One Reply to “Répression politique : 60 ans de recul”

  1. Bonjour
    Magnifique editorial une fois encore qui nous appelle a une profonde reflexion sur l’avenir de notre cher beau pays!
    Vos chroniques doivent figurées aux archives nationales comme celles de Alain Foka

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