Renouveau : 40 ans de mouvement immobile

Le président de la république Paul Biya, en fonction depuis le 6 novembre 1982, a mis beaucoup d’énergie selon ses soutiens militants, pour le développement du pays dans tous les domaines. La réalité démontre que le pays a pire régressé, au mieux fait du surplace.

Le 14 octobre 2022, l’économiste camerounais Célestin Monga, intervenant au cours d’un débat organisé par le Groupement inter patronal du Cameroun sur les défis de la transformation de l’économie camerounaise, a décrit ce qu’il appelle dans le secteur, « le mouvement immobile. » Tout bouge sur le plan économique, mais on est sur place. Il y a même là une politesse, quand l’on sait que « celui qui n’avance pas recule », selon la théorie de l’écrivain et homme d’Etat allemand  Johann Wolfgang Von Goethe. Célestin Monga prend l’exemple de la Chine, qui en 1980 enviait le Cameroun, tout comme le Vietnam et bien d’autres pays. Mais en 2020, 40 ans plus tard, « les endroits jadis moqués en Chine et pointés du doigt comme le pré carré de la précarité sont devenus d’excellents endroits touristiques où gigantesques immeubles, paysages verdoyants, routes, autoroutes donnent du tonus à l’économie. A contrario, le boulevard Kennedy à Yaoundé en 1950 était plus aéré, avec quelques véhicules de l’ancienne époque. L’endroit a aussi évolué à sa manière. Mais du haut vers le bas. Des commerçants s’y bousculent comme ils peuvent, sous des parapluies vieillis. Zéro immeuble, zéro route digne d’un pays à la dimension du Cameroun. Ce qui était dans la gadoue en 1950 l’est encore aujourd’hui. Le pays est en peine, dépendant de l’extérieur », comme le reprend le journal en ligne Economie du Cameroun (consulté le 06 novembre 2022 à 10h locale)

Glorification

Le 6 novembre 2022, le Rassemblement démocratique du peuple Camerounais, parti au pouvoir célébrait les 40 ans de règne de son président national et président de la république Paul Biya. A l’occasion, les meetings se sont multipliés sur l’étendue du territoire au cours desquelles l’œuvre gigantesque de l’homme du 6 novembre 1982 a été magnifié. La glorification avait commencé bien avant avec des publications des ouvrages par certains membres du gouvernement, comme « Le phénomène Paul Biya, essai de sémiotique arithmétique », un décryptage mathématique de Jacques Fame Ndongo ministre de l’Enseignement supérieur,   « le Renouveau national et la région de l’Est » de Joseph Le, ministre de la fonction publique et de la réforme administrative, la publication des articles dans les journaux ou les interventions dans les débats télévisés. Dans cette dernière catégorie, Marlyse Douala Bell, ancienne député à l’Assemblée nationale  disait sur le plateau de télévision Stv le 1er novembre : «La réalité c’est que Dieu a donné à Paul Biya le Cameroun et il lui a donné le Cameroun pour qu’il en prenne soin. Parce que Dieu a donné à Paul Biya le Cameroun, il a utilisé le président Ahidjo comme un instrument pour remettre le Cameroun à Paul Biya. Paul Biya est très conscient de cela. Et pourquoi est-ce qu’il a été choisi, parce que justement il a le mental et le spirituel qu’il fallait pour tenir après qu’on ait ouvert les vannes parce que pendant longtemps nous avons tous été alignés, correctement disciplinés. »

Sous le règne du renouveau, la justice a fait l’objet de beaucoup d’attention, avec la construction de nouvelles infrastructures, l’adoption de nouvelles lois y compris le nouveau code de procédure pénale dont le but avoué était d’humaniser cette justice, mais un citoyen peut toujours être arrêté sans mandat à son domicile, accusé d’insurrection et condamné à 7 ans de prison, les gardes à vues se perpétuent pour des personnes justifiant d’un domicile connu.

Réalités 

Une vue de l’Avenue Kennedy à Yaoundé, image de l’évolution des villes sous le renouveau (DCIM\100MEDIA)

Mais cette déification, glorification et même la sanctification de Paul Biya n’est possible qu’à partir d’une position précise, celle des prestiges. Le regard des laudateurs est jeté à partir d’une tour, et par conséquent assez lointain pour mieux apprécier la réalité que vit le peuple, que subit le peuple depuis 40 ans de règne de Paul Biya. Personne ne peut contester que c’est Dieu qui a donné le Cameroun à Paul Biya, et qu’il a pendant 40 ans « consacré toute son énergie à le développer, à assurer au citoyen lambda le minimum de bien-être comme le demande la constitution, comme le font croire les militants. Mais la réalité est là, visible partout, palpable dans le désarroi des plus de 40 000 personnes qui ont été forcées de se déplacer fin octobre 2022 après la destruction de leurs biens par les inondations dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun. Sous le règne du renouveau, la justice a fait l’objet de beaucoup d’attention, avec la construction de nouvelles infrastructures, l’adoption de nouvelles lois y compris le nouveau code de procédure pénale dont le but avoué était d’humaniser cette justice, mais un citoyen peut toujours être arrêté sans mandat à son domicile, accusé d’insurrection et condamné  à 7 ans de prison, les gardes à vues se perpétuent pour des personnes justifiant d’un domicile connu. Dans le secteur éducatif, socle du développement d’un pays, la réalité est celle des mouvements On a Trop supporté, On a trop attendu et autres, qui ont révélé qu’un enseignant pouvait sortir de l’école et attendre pendant 10 ans son intégration à la fonction publique. La gouvernance est telle que tout un gouvernement se retrouve en prison pour détournement des deniers publics, tandis que la Chambre des comptes de la Cour suprême peut sortir un rapport d’audit démontrant que des ministres en fonctions ont signé des marchés fictifs dans un fonds de solidarité. Dans le social, les cartes nationales d’identité ne peuvent être fournies des années après la demande. Quoique producteurs du pétrole et de gaz, le pays attend toujours le bateau au bord de la mer pour avoir du carburant à la pompe ou du gaz dans les ménages. Après 40 ans de règne, la route nationale numéro 5 Bekoko-Bafoussam-Bamenda est plus qu’un chemin de croix. Dans la ville de Maroua le Boulevard du Renouveau (excusez du peu) est en piteux état.

Après les festivités du 6 novembre 2022, bien de Camerounais sont retournés dans leurs domiciles sans électricité ni eau. La peinture du tableau est loin d’être achevée. Bref, comme pour l’économie à laquelle Célestin Monga faisait allusion en parlant du mouvement immobile, le Cameroun a beaucoup bougé ces 40 dernières années dans l’ensemble, tous les secteurs confondus. Mais en faisant du surplace, tel une voiture embourbée sur une route de Yabassi ou de Fondenera  avec une roue suspendue en l’air. A l’accélération, elle tourne beaucoup et même très vite, mais la voiture reste sur place, et plus grave, en consommant son carburant, sa ressource énergétique, qui arrive à s’épuiser. En 40 ans de Renouveau, le Cameroun a également beaucoup consommé de ses ressources, le budget de l’Etat est passé de quelques centaines de milliards en 1982 à plus de 5000 milliards en 2022, suivant ainsi la courbe démographique, mais dans l’arrière-pays les enfants continuent de faire l’école sous les arbres faute de salles de classe. Le pays a beaucoup bougé en 40 ans, mais soit il est allé dans le sens contraire, soit le mouvement est resté plus que jamais…immobile

Roland TSAPI

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