Problèmes camerounais : la faute au colon ?

Dans une manœuvre de diversion permanente, le gouvernement tente de détourner l’attention des populations des problèmes qu’ils vivent au quotidien, leur déniant au passage la capacité de pouvoir décider par elles-mêmes, et voyant un ennemi extérieur partout

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Les Africains en général, et les Camerounais en particulier ont-ils le droit de se plaindre des systèmes politiques qui les gouvernent ? Les Camerounais ont-ils le droit de dénoncer une mauvaise politique de santé, d’éducation, de l’absence d’eau et d’électricité ? Bref, les Camerounais ont-ils le droit de crier leur mal être, de critiquer les gouvernants, d’exiger le respect des droits civils et politiques, de demander une liberté totale d’expression, ont-ils le droit de dire : ce maire, ce député, ce président on en veut plus ? Sans conteste  oui.

Mais de plus en plus, le gouvernement camerounais, tout comme bien d’autres en Afrique francophone, dans la quête de conservation éternelle du pouvoir, tente désormais d’enlever cette capacité de dire « non » aux citoyens. Il dénie aux Camerounais le droit de revendiquer quoi que ce soit. Pour certains membres du gouvernement, soutenus en silence par les autres par devoir de solidarité,  les Camerounais sont des incapables, dénués de tout sens de discernement. Pour ces défenseurs du régime, le peuple n’a pas le droit de crier quand il a mal et s’il le fait, c’est qu’il est manipulé par des ennemies de l’extérieur, par des mains cachées dont le but est de déstabiliser le pays.

Mains extérieures ou prise de conscience

Quand les enseignants crient leur mal être, ils disent qu’ils sont manipulés. Quand les avocats revendiquent un peu de considération pour leur profession de la part des officiers de police judiciaire et du personnel pénitencier, ils sont manipulés. Quand les populations des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest revendiquent un peu de justice, ils pointent du doigt les puissances étrangères, quand cela se fait dans la région du Sud par des populations  qui en ont marre des fallacieuses promesses des élites et par une jeunesse désœuvrée et abusée,  ils les accusent d’être utilisées par des ennemies politiques. Le but de cette manœuvre du gouvernement face aux revendications élémentaires est double : d’abord discréditer tout mouvement de contestation, ensuite se dédouaner de la mauvaise gestion du pays en rejetant la  responsabilité sur un supposé ennemi extérieur.

Dans le process, il existe désormais des hommes de mains au sein du gouvernement et en dehors, dont la mission est au quotidien de lessiver le cerveau des camerounais en leur faisant croire que c’est cet ennemi extérieur qui est la cause de leur souffrance. Il est vrai et personne ne peut le nier, que l’Afrique dans l’ensemble, et l’Afrique noire en particulier continue d’être la chasse gardée des puissances impérialistes. Mais est-ce la France, les Etas Unis et autres, qui facturent le sac de ciment à 16 000 francs et le camion de sable à 700 000 francs cfa au Cameroun, qui poncent les budgets de l’Etat avec des fonctionnaires fictifs, qui abandonnent les marchés gagnés et payés ? Est-ce que ce sont les puissances étrangères qui empêchent les enseignants sortis de l’école de formation d’être pris en solde immédiatement et bénéficier des fruits de leur travail, est-ce les mêmes qui ont demandé à tout un gouvernement aujourd’hui en prison dans les griffes de l’épervier, de détourner  des milliards de deniers publics ? Quelle main extérieure était derrière les 64 fonctionnaires dénoncés pour avoir détourné 32 milliards de franc cfa en deux mois au ministère des Finances ? Les milliers de Camerounais qui croupissent en prison pendant des années en attente de jugement, certains pour avoir juste manifesté leur mécontentement dans la rue, ce sont les ennemis extérieurs qui les maintiennent là ?

Faux fuyant permanent

Le Cameroun a accumulé autant de problèmes restés irrésolues et qui s’empirent au point de créer des guerres civiles, à cause de cette fuite en avant. De manière imagée, on est arrivée à une situation  simple : un enfant qui montre à son père sa chaussure déchirée et demande une autre, le père au lieu de regarder la chaussure et apprécier son état, dit à l’enfant que c’est son voisin qui le monte contre lui et qu’il doit se taire, qu’il sait que son voisin est jaloux de lui et cherche même des moyens pour entrer chez lui prendre son régime de plantain qui a déjà murit derrière. Ce faisant, le père est en train de dire à l’enfant qu’il ne sait pas quand une chaussure est déchirée ou pas, ou qu’il doit se taire même avec cette chaussure déchirée.

De la même façon, le gouvernement camerounais est aujourd’hui dans un logique de faire croire qu’il ne manque pas de l’eau dans les robinets, que les routes sont bien faites dans les villes et villages, que tout va bien, mais que c’est l’ennemi extérieur qui fait croire le contraire aux Camerounais. Le même gouvernement clame pourtant une certaine souveraineté qui caractérise le Cameroun. Une souveraineté qui semble ne pas concerner les populations. Pourtant dans une démocratie, c’est le peuple qui exerce la souveraineté même sur les gouvernants, ce ne sont pas les gouvernants qui exercent la souveraineté sur le peuple. C’est le peuple qui choisit les gouvernants et non le contraire, et les gouvernants ne peuvent pas reconnaitre en ce peuple une capacité de choisir seulement au moment de solliciter leur votes, et une fois élus ou proclamés tels, ils retirent à ce même peuple cette capacité de dire leur mécontentement, et attribuent leurs revendications à des mains extérieures. Le pire dans tout cela, c’est que l’attitude et la façon même avec lesquelles ces puissances extérieures sont vilipendées au quotidien par des hommes et femmes en charge de disculper le pouvoir de toutes ses fautes, ne tiennent pas souvent compte des réalités,  ces manières peuvent même être très nocives pour le pouvoir qu’on croit protéger, et même pour les pays dans l’ensemble. Nous y reviendrons dans l’éditorial de vendredi, après celui de jeudi consacré à une figure  contemporaine ou de l’histoire.

Roland TSAPI

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