Prisonniers politiques : indissociable aux régimes ?

Malgré les bonnes intentions contenues dans les discours du président de la république, la liberté d’opinion reste malmenée au Cameroun, où faire des prisonniers politiques semble être une condition sine qua non à la survie du pouvoir

En juin 1991 devant les députés à l’Assemblée nationale, le président de la république Paul Biya lançait : « Graduellement et méthodiquement, nous avons libéralisé et démocratisé la vie nationale. Toutes les lois susceptibles de porter atteinte aux libertés individuelles et collectives ont été supprimées ou révisées de fond en comble ; nous avons instauré le multipartisme. La liberté de la presse et la liberté d’opinion sont garanties. » Une sortie qui confortait une autre précédente selon laquelle, au Cameroun, on n’a plus besoin de prendre le maquis pour exprimer ses idées. »  La même année 1991, au cours d’une visite qu’il effectue à Garoua dans la région du Nord, Paul Biya rassure les Camerounais une fois de plus: « Quelles que soient votre tribu, votre religion, quelles que soient vos convictions politiques, vous êtes tous filles et fils d’un seul et même pays. Vous devez cohabiter dans la paix et le respect mutuel ». 1991-2022, 31 ans déjà qu’il tenait ces propos, et engageait le Cameroun dans une voie qui devait le conduire vers un univers de liberté et des respects des droits de l’homme, socle d’un développement socioéconomique qui ferait du Cameroun un eldorado africain.   Dans l’ensemble, les discours du président Paul Biya depuis 1982 sont pavés de bonnes intentions. Mais entre ces intentions professées dans les discours et la réalité que vivent les populations, le fossé est pharaonique.

Paul Biya, que de bonnes intentions restés dans les discours

C’est sur cette terre de liberté qu’est supposé être le Cameroun si l’on s’en tient aux discours, que le 15 septembre 2022, 37 militants d’un parti politique, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun en l’occurrence, étaient devant la Cour d’appel du centre à Yaoundé pour un procès en appel, initié par leurs avocats pour demander une libération pure et simple. Ils avaient été condamnés par le tribunal militaire de la même ville pour actes de « révolution », « rébellion » et « attroupement », à des peines allant jusqu’à 7 ans. Leurs mésaventures commencent devant les juridictions en septembre 2020, quand ils projettent une manifestation pacifique dans la rue pour demander entre autres le retour de la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, des comptes sur les dépenses pour l’organisation de la coupe d’Afrique des nations de football 2021, ainsi que la réforme du système électoral. Certains avaient été interpellés dans la rue et d’autres à domicile, et les motifs de leurs marches indiqués dans les déclarations de manifestations auxquelles l’administration avaient systématiquement opposé une fin de non-recevoir, ont été requalifiés par les tribunaux militaires  de rébellion, atteinte à la sûreté de l’Etat et autre attroupement, prévus et condamnés par la loi sur le terrorisme. Les mêmes tribunaux militaires devant lesquelles étaient conduits dans les années 50 à 70 les nationalistes de l’Union des populations du Cameroun, interpellés soit chez eux, soit dans leurs refuges. A cette époque au moins, le parti sous la bannière duquel  ces derniers portaient leurs revendications était interdit, et leurs actions étaient de fait frappées d’illégalité, ajouté au fait qu’ils avaient avec leur branche armée engagée une guerre sanglante contre l’armée coloniale pour la libération de leur pays.

Le juge militaire qui a privé des citoyens de leur liberté juste parce qu’ils ont exprimé leurs opinions, quelles que soient les qualifications et requalifications des motifs devant la barre, a-t-il tenu compte du fait que la liberté est la règle et la privation l’exception, s’est-il appuyé sur la loi et sa conscience pour décider ?

Retour au passé ?

Prisonniers politiques pour une marche

Quand le président Paul Biya assurait qu’il n’était plus nécessaire de prendre le maquis pour exprimer ses idées, il faisait allusion à cette période sanglante, aux conséquences lourdes pour le pays. Reprenons un peu ses propos de juin 1991 devant les députés à l’Assemblée nationale : « Graduellement et méthodiquement, nous avons libéralisé et démocratisé la vie nationale. Toutes les lois susceptibles de porter atteinte aux libertés individuelles et collectives ont été supprimées ou révisées de fond en comble ; nous avons instauré le multipartisme. La liberté de la presse et la liberté d’opinion sont garanties. » Il y a lieu, au vu de la récurrence des dénis de ces valeurs au quotidien, de se demander quel poids ont les propos du président de la république au sein même de son gouvernement et de son administration. Dans la définition des rôles au niveau de l’Etat, le président de la république donne les grandes orientations de la politique nationale, qui dans le cas d’espèce est la garantie des libertés individuelles et collectives. Le Gouvernement, sous la conduite d’un premier ministre met en œuvre ces orientations, en s’appuyant sur les différents ministères, qui font aussi recours à différentes administrations, comme l’administration judiciaire concernée ici. A-t-elle fait son travail, en droite ligne avec les orientations officielles contenues dans les discours présidentiels et actés dans les lois ? Le juge militaire qui a privé des citoyens de leur liberté juste parce qu’ils ont exprimé leurs opinions, quelles que soient les qualifications et requalifications des motifs devant la barre, a-t-il tenu compte du fait que la liberté est la règle et la privation l’exception, s’est-il appuyé sur la loi et sa conscience pour décider ?

Et si au Cameroun les magistrats étaient aussi placés pendant deux jours d’expérimentation dans les prisons infectes de New-Bell et de Kondengui, l’expérimentation pourra peut-être porter des fruits ! A moins que faire des prisonniers politiques… ne soit consubstantiel au régime.

Expérimentation

S’agissant de la conscience des juges, le 17 septembre 2022 en Belgique, 55 magistrats volontaires ont été placés en détention pendant deux jours dans une prison de la région de Bruxelles. Ces magistrats, du parquet et du siège, à qui rien n’était reproché, devaient suivre les ordres et les instructions du personnel pénitentiaire exactement comme les autres détenus, le but étant d’expérimenter ce que signifie la privation de liberté. Selon le ministre de la justice belge Vincent Van Quickenborne, « les magistrats savent évidemment comment se passent les choses dans une prison, mais en faire l’expérience par eux-mêmes leur donne une occasion unique qui pourra les aider à prononcer des peines en toute connaissance de cause.»  Ce n’est pas que les condamnations prononcées par les magistrats belges sont souvent sujettes à caution comme celles connues sous le ciel camerounais, mais l’idée était d’améliorer ce qui n’est pas déjà mauvais. Et si au Cameroun les magistrats étaient aussi placés pendant deux jours d’expérimentation dans les prisons infectes de New-Bell et de Kondengui, l’expérimentation pourra peut-être porter des fruits ! A moins que faire des prisonniers politiques… ne soit consubstantiel au régime.

Roland TSAPI

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