Pouvoir : vers une succession dynastique ?

La succession de Paul Biya à la tête du Cameroun  est de plus en plus à l’ordre du jour, et dans divers camps les pions sont positionnés, toute action publique est désormais interprétée comme entrant en droite ligne avec la conquête du pouvoir, et une succession dynastique est davantage redoutée, au vue de l’activisme du fils du chef de l’Etat.

Le fils du président de la république, Franck Emmanuel Biya, a eu l’idée de faire un tour dans le Grand Nord  à la veille, pendant et après la célébration des 40 ans de pouvoir de son père Paul Biya. Le 5 novembre 2022, il a été reçu par le lamido de Rey-Bouba Aboubakary Abdoulaye, par ailleurs vice-président du Sénat, qui l’a élevé au rang de dignitaire. Le lendemain, il a communié à la place des fêtes de Garoua avec les militants du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, arborant pour l’une des rares fois l’écharpe du parti. Cette visite aurait été anodine, si Frank Emmanuel Biya n’était pas entouré d’un cordon de sécurité dont ne bénéficient pas les ministres de la république ou les présidents des chambres haute et basse du Parlement. Elle a davantage fait de sens dans un contexte où la succession de son père à la tête de l’Etat ne fait plus tabou, et où on soupçonne une transition de père à fils. Sur cette hypothèse, les précédents dans le pré carré français sont connus : au Togo où, à la suite du décès de son père Gnanssimbé Eyadema le 5 février 2005 et d’un coup d’État constitutionnel soutenu par l’armée, Faure Gnassingbé devient président après avoir été élu président de l’Assemblée nationale. En 2009 au Gabon, après la mort aussi au pouvoir d’Omar Bongo, le fils Ali Bongo a été déclaré vainqueur à l’élection présidentielle qui a suivi. Victoire contestée par l’opposition mais consolidée grâce à l’armée. Le 20 avril 2021, Mahamat Idriss Déby Itno succédait à son père, le président du Tchad Idriss Déby, quelques heures après l’annonce de son décès. Le fils, adoubé par un Conseil militaire, prenait la tête de l’État tchadien dans une sorte de transition de père à fils qui ne dit pas son nom. Et hors du pré carré français, en Guinée Equatoriale, le président Théodoro Obiang Nguema Mbasogo a depuis juin 2016, nommé son fils aîné  Teodoro Nguema Obiang Mangue  vice-président de la République, et il est pressenti par ses parents pour succéder à son père à la présidence. On a également connu la succession de Kabila Laurent-Désiré à Kabila Joseph en République démocratique du Congo en 2001, après l’assassinat du premier. Dans l’ensemble des cas, on a assisté à un scénario que Gilles Yabi décrit comme celui où « les fils qui ont hérité du pouvoir – en bénéficiant de la hiérarchie militaire – se sont imposés ensuite par des élections manipulées et se sont installés pour longtemps »

Mais la visite de Franck Biya qui aurait dû passer comme celle des autres, fait des émules. Son péché, c’est qu’il est le fils de son père. Mais être le fils de son père lui enlève-t-il ses droits civiques et politiques, personne ne peut répondre par l’affirmative et le soutenir

Cameroun

Pareille scénario se préparerait-il au Cameroun, même en considérant que le Cameroun c’est la Cameroun ? Comparaison n’est pas raison, mais quand le ciel s’assombrit on ne peut s’empêcher de penser à l’orage. Des signes constants laissent penser que Franck Emmanuel Biya est en train de paver son chemin pour le palais de l’Unité. Ce qui n’est pas un crime en soi. Les mouvements franckistes ne défendent pas autre chose, et il ne s’en est jamais désolidarisé. Dans sa démarche, il est également suivi et conseillé. Un voice a circulé dans les réseaux sociaux, dans lequel un homme qui se réclame patriarche du Sud donne les conseils à Franck Biya, lui demandant notamment de descendre de son piédestal et d’aller rencontrer les populations. « Les gens te connaissent où », demandait-il. Le conseil serait bien passé ? On pourrait bien situer la visite de Garoua dans cette lancée. Dans ce registre il ne serait pas le seul. Tous ceux qui ont eu et ont des ambitions politiques au Cameroun, ont toujours entrepris une tournée dans le pays, avec le grand Nord comme destination prioritaire. Feu Adamou Ndam Njoya, John Fru Ndi, Maurice Kamto, Cabral Libii, Serges Espoir Matomba pour ne pas tout citer. Mais la visite de Franck Biya qui aurait dû passer comme celle des autres, fait des émules. Son péché, c’est qu’il est le fils de son père. Mais être le fils de son père lui enlève-t-il ses droits civiques et politiques, personne ne peut répondre par l’affirmative et le soutenir

Contre le Renouveau, des ressortissants du Grand Nord auraient donc une rancœur tenace, éléments à l’appui. Tout comme les ressortissants des autres régions d’ailleurs, exclusion faite des ceux qui se nourrissent du système. Toute incarnation du renouveau provoquerait alors de prime abord un sentiment de rejet, à plus forte raison le fils du père du renouveau, l’accession à la magistrature suprême laisserait penser à une dynastie. Mais un sentiment de rejet n’empêche pas l’objet ou le fait rejeté d’exister, et même de se réaliser. Et comme le rappelle Dieudonné Essomba, la conquête du pouvoir reste…un rapport de force.

Levée des boucliers    

Aboubakar Ousmane Mey, président de l’Anc

L’idée que Franck Biya puisse succéder à son père passe pourtant mal, et sa tournée au Nord loin d’être considérée comme la jouissance de la liberté d’aller et de venir, est interprétée par certains ressortissants du Septentrion comme une provocation, mieux, une injure de plus. Les partisans de cette thèse ne passent par quatre chemin pour dire leur pensée « Le Grand-Nord attend naturellement être le Roi, débarrassé pour la circonstance du manteau de faiseurs de Roi. Nous serons Roi ou ne serons Rien», selon Guibai Gatama, initiateur du mouvement « 10 millions de nordistes » lancée en novembre 2020. Pour Aboubakar Ousmane Mey, président de l’Alliance Nationale Camerounaise, une succession de père à fils, qui s’apparenterait à du gré à gré n’est pas envisageable au Cameroun, surtout pas en comptant sur le grand Nord. En décembre 2018 à la création de son parti, il s’est livré au cours d’une interview à Camer.be «… nous avons soldé des aspirations qui nous tenaient sérieusement à cœur pour des raisons de « survie » politico-régionale, face à l’obstination de la machine mise en place par les hommes du renouveau qui ont scrupuleusement élaboré un diagramme de paralysie des trois régions du Grand-Nord, appareillé à l’élimination physique de certaines personnalités de ces même régions qui formaient en début de conspiration une seule province. Face à la virulence des hommes du 6 novembre à ruiner sans indulgence l’équilibre socio-économique durement acquis sur plus de 70 ans par les hommes et femmes du septentrion, il fallait en urgence trouver un revêtement politique et protéger cette partie du pays de la nudité que nos détracteurs persistent à nous coller… » Contre le Renouveau, des ressortissants du Grand Nord auraient donc une rancœur tenace, éléments à l’appui. Tout comme les ressortissants des autres régions d’ailleurs, exclusion faite des ceux qui se nourrissent du système. Toute incarnation du renouveau provoquerait alors de prime abord un sentiment de rejet, à plus forte raison le fils du père du renouveau, l’accession à la magistrature suprême laisserait penser à une dynastie. Mais un sentiment de rejet n’empêche pas l’objet ou le fait rejeté d’exister, et même de se réaliser. Et comme le rappelle Dieudonné Essomba, la conquête du pouvoir reste…un rapport de force.

Roland TSAPI

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