Pouvoir : la criminalisation de l’opposition

Par le passé, pour casser les revendications nationalistes, la méthode de la persécution était utilisée. Les héritiers du colon sont restés dans la même logique, avec quelques aménagements  

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Dans la communication gouvernementale du 25 septembre signée du ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, suite aux marches du 22 septembre 2020, on lit : « Certains meneurs et organisateurs de cette aventure insurrectionnelle ont également été arrêtés et répondront de leurs actes devant la justice. D’autres sont activement recherchés par les services de sécurité aux mêmes fins. La situation du leader du Mrc fait l’objet d’un examen attentif par les instances judiciaires compétentes. Celle du parti politique Mrc, qui s’illustre négativement depuis plusieurs années par des activités attentatoires à la paix si chère aux Camerounais, fait également l’objet d’un examen attentif par le ministère de l’Administration territoriale. » Ces propos nous renvoient 65 ans en arrière, quand le Cameroun français connaissait une situation similaire à celle d’aujourd’hui, et qui avait abouti à l’interdiction du parti politique Union des populations du Cameroun, dont les ambitions affichées étaient ni plus ni moins le départ des Blancs et la libération du peuple camerounais.

D’après les écrits de Enoh Meyomesse et autres, repris par diverses publications, tout avait commencé par la mutation d’André Soucadaux, à Madagascar, haut-commissaire de la République française au Cameroun depuis le 10 janvier 1950, remplacé par Roland Pré le 2 décembre 1954. Cette affectation était en fait une sanction, devant l’incapacité manifeste d’André Soucadaux à mettre fin à la revendication de la réunification et de l’indépendance que promouvait courageusement l’Upc et ses organisations annexes, l’UDEFEC, l’Union Démocratique des Femmes Camerounaises, et la JDC, Jeunesse Démocratique du Cameroun, et qui avait gagné tout le Cameroun. Roland Pré avait été choisi au regard de son passé de briseur de mouvements nationalistes, ayant, auparavant, fait ses preuves au Gabon et en Guinée. Une fois en poste, Roland Pré avait immédiatement renforcé la répression du mouvement nationaliste, multipliant les perquisitions, les rafles, les interdictions de manifestations, etc.

Persécution

Le 15 mars 1955, à sa descente d’avion, à l’aéroport de Douala en provenance de l’ONU, Ruben Um Nyobè est accueilli par un mandat à comparaître au tribunal. Roland Pré avait réveillé une vieille plainte déposée contre lui par un Blanc vivant en pays Bassa et dénommé Gélis. But recherché ? Jeter Ruben Um Nyobè en prison, et l’empêcher de continuer à réclamer la réunification et l’indépendance du Cameroun à travers le monde, notamment à l’ONU. Ce dernier, comprenant parfaitement la manœuvre, décide de ne pas se présenter au tribunal, et c’est ainsi qu’il entre en clandestinité. Comme Um Nyobé, tous les autres leaders subissent un harcèlement judiciaire. Abel Kingué, le vice-président, est ainsi poursuivi pour « outrage à magistrat » pour une affaire remontant à 1951 ; Pierre Penda, membre du comité directeur, fait l’objet de cinq plaintes consécutives ; Félix Moumié est quant à lui poursuivi pour « diffamation et injure » ; enfin, Ruben Um Nyobè est condamné pour « dénonciation calomnieuse ». Roland Pré mène aussi une purge au sein de l’appareil judiciaire, renvoyant en France les magistrats jugés « trop mous » dans leur répression de l’UPC. Les forces de l’ordre et organisations camerounaises proches de l’administration, notamment le Rassemblement des populations du Cameroun, sont mobilisées pour empêcher les réunions et prises de paroles publiques de l’UPC. Le contrôle des correspondances privées devient systématique, tandis que des domiciles de militants sont fréquemment perquisitionnés.

Le 22 avril 1955, les Camerounais à travers l’Upc, Udefec et la Jdc signent une déclaration commune en 4 points : 1- fin de la tutelle du Cameroun ; 2/- établissement d’une assemblée nationale constituante avant le 1er décembre 1955 ; 3/- mise en place, immédiate, d’un gouvernement provisoire dénommé Commission Exécutive ; 4/- nomination d’une Commission des Nations Unies dans le but est de garantir le fonctionnement des nouvelles institutions. Une proclamation unilatérale d’indépendance en somme. Trente jours plus tard, le dimanche 22 mai 1955, Félix Moumié présente au quartier Mokolo à Yaoundé le drapeau de leur pays, en lieu et place de celui de la France. Celui-ci est rouge du sang des martyrs de la réunification, de l’indépendance et de la liberté, du sang de tous les morts de la colonisation allemande, française ou anglaise au Cameroun, du sang de tous les morts des travaux forcés et du régime de l’indigénat. Au milieu du rouge et du drapeau, était gravé un crabe noir, d’où est issu le nom Kamerun. Félix Moumié, président de l’Upc, avait été chargé, au nom de ce parti politique,  de procéder à cette cérémonie, à Yaoundé, capitale du pays. Il est assisté, ce jour-là, d’Ernest Ouandié. Cette manifestation, malgré les intimidations de l’administration, regroupe, selon les chiffres de la police, plus de 1.500 personnes. Chiffre record, lorsque l’on tient compte de la population de la ville de Yaoundé, en 1955 : 50.000 habitants.


Les leaders de l’UPC. De gauche à droite, au premier plan:  Osendé Afana, Abel Kingué, Ruben Um Nyobé, Félix Roland Moumie, Ernest Ouandié

Criminalisation

Le même 22 mai se déroule à Douala, la cérémonie d’inauguration du pont du Wouri. Pendant que les colons lisent leurs discours et procèdent à la coupure du ruban symbolique, un nombre impressionnant de Camerounais se tient, en face de la tribune officielle, pancartes en mains, sur lesquelles on pouvait lire, en grands caractères : « Merci pour le pont du Wouri, mais, ce que nous voulons c’est la réunification et l’indépendance… »

C’était un affront de trop pour Roland Pré qui d’après le récit, recherchait depuis longtemps le moyen de noyer dans le sang la revendication nationaliste. Dans cette logique il avait déjà au mois de mars, fait venir des renforts militaires des autres territoires de l’Afrique Equatoriale Française, dans le but de préparer l’affrontement militaire avec les Camerounais. Ce 22 mai 55, l’armée française ouvre le feu sur les manifestants. Une chasse à l’homme sans précédent se déclenche dans toute la ville de Douala. Il faut exterminer les Upécistes. Dans la ville de Mbanga, des émeutes éclatent également. Là aussi, les soldats français tirent sur les manifestants. Même chose à Nkongsamba, à Loum, et même en Sanaga-Maritime, Edéa, Babimbi, etc. A Yaoundé, un boy est tué quelques jours auparavant. Les Camerounais décident d’aller porter le cadavre au haut-commissaire, après l’avoir retiré de l’hôpital central où gît son corps. Les soldats français leur barrent la route et tirent. Il y a carnage. Dans la journée, l’Etat d’urgence est décrété à travers le territoire, et un couvre-feu est instauré de 18 heures à 5 heures du matin. Le Haut-commissaire de la République française au Cameroun, Roland Pré promulgua le décret du 13 juillet 1955, par arrêté  n°4809 du 15 juillet 1955, «  L’Union des populations du Cameroun, UPC, ainsi que toutes organisations ou associations qui en émanent ou s’y rattachent directement et notamment la Jeunesse Démocratique Camerounaise, JDC, et l’Union Démocratique des Femmes Camerounaises, UDEFEC, sont et demeurent dissoutes sur l’ensemble du territoire du ministère de la France d’Outre-mer » Roland Pré a obtenu ce qu’il recherchait. C’était il y 65 ans. Persécutions judiciaires et menaces d’interdiction, c’est l’histoire du Cameroun, qui se vit au présent. Le maître menaçait et interdisait, aujourd’hui l’élève est sur ses traces. Comme dit la sagesse camerounaise, « la patate suit la corde »

Roland TSAPI

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