Pouvoir : comment Paul Biya a pu durer

La technique a consisté à susciter des « appels » par ses militants, pour ensuite y « répondre favorablement ». La litanie est la même depuis des années et même pour la modification de la constitution pour s’éterniser

Les Camerounais âgé de 39 ans en novembre 2021 peuvent se demander comment le président Paul Biya a fait pour autant durer aux affaires, dans un contexte où même au sein des associations communautaires, la contestation est vite montée après 3 ans de mandat d’un président, et tout est mis en œuvre pour qui ne succède pas à lui-même. Pour l’histoire, la réponse à la question se trouve dans les méthodes utilisées par l’homme, et il l’a rappelé au président français François Hollande en ces termes ; ne dure pas au pouvoir qui veut, mais qui peut.

Nous sommes en effet en 2007. Paul Biya est à son dernier mandat constitutionnel qui doit s’achever en 2001, en conformité avec l’article 6 de la constitution qui fixait le mandat présidentiel à 7 ans renouvelable une fois, et il s’était déjà fait réélire en 1997 et en 2004. Lors des cérémonies marquant la célébration du 25e anniversaire de son accession au pouvoir le 6 novembre 2007 donc,  certaines élites du département de la Lékié lui adressent un « message de soutien et de fidélité » dans lequel elles l’invitent à initier « une modification de la Constitution du 18 janvier 1996… aux fins de la suppression de la limitation des mandats pour l’exercice des fonctions de Président de la République ». Comme un rituel bien orchestré, l’initiative est reprise en écho dans presque toutes les localités du pays par les militants du parti Rdpc. Les  « appels à la modification de la Constitution » accompagnés de l’invitation du président Biya à présenter sa candidature à l’élection présidentielle de 2011, fusent de partout, et par endroits les militants n’hésitent pas à se répéter pour s’assurer qu’ils sont bien enregistrés. le 15 décembre 2007 par exemple, certaines élites du département du Koung-khi écrivaient : « Nous…élites intérieures et extérieures…du département,… considérant la pertinence et le succès de vos actions depuis votre accession à la magistrature suprême le 6 novembre 1982,…réitérons notre appel du 10 novembre 2007 pour la révision des dispositions de l’article 6 alinéa 2 de la Constitution du 18 janvier 1996 portant limitation du nombre de mandats présidentiels, afin de vous permettre d’être notre candidat à l’élection présidentielle de 2011. »

Nous allons donc, dans cet esprit, réexaminer les dispositions de notre constitution qui mériteraient d’être harmonisées avec les avancées récentes de notre système démocratique afin de répondre aux attentes de la grande majorité de notre population.

« Appels » entendus

Paul Biya: Je ne suis pas insensible aux appels

15 jours plus tard, lors de son discours de fin d’année le 31 décembre 2007, Paul répond : « Toujours sur le plan du fonctionnement de nos institutions, je ne saurais passer sous silence un problème qui a été soulevé par des journalistes lors de mon récent séjour à Paris et qui, je ne l’ignorais pas, faisait l’objet de spéculations au Cameroun depuis plusieurs mois. Je veux parler d’une éventuelle révision de notre constitution et en particulier du paragraphe 2 de l’article 6 qui prévoit que «le président de la République est élu pour un mandat de sept ans renouvelable une fois». Bien que la prochaine élection présidentielle ne doive avoir lieu qu’en 2011, il est normal et même encourageant que les Camerounais s’intéressent à ce problème puisque c’est de l’avenir de leurs institutions qu’il s’agit. De toutes nos provinces, de nombreux appels favorables à une révision me parviennent. Je n’y suis évidemment pas insensible. De fait, les arguments ne manquent pas qui militent en faveur d’une révision, notamment de l’article 6. Celui-ci apporte en effet une limitation à la volonté populaire, limitation qui s’accorde mal avec l’idée même de choix démocratique. J’ajoute qu’en soi une révision constitutionnelle n’a rien d’anormal. Notre Loi Fondamentale actuelle -qui est elle-même la résultante d’une révision de notre constitution de 1972- comporte des procédures de révision. Celles-ci permettent, si nécessaire, une adaptation du texte à l’évolution de notre société politique. Elles sont par ailleurs de portée générale et ne concernent qui que ce soit en particulier. Nous allons donc, dans cet esprit, réexaminer les dispositions de notre constitution qui mériteraient d’être harmonisées avec les avancées récentes de notre système démocratique afin de répondre aux attentes de la grande majorité de notre population. Naturellement, ce travail ne nous détournera pas des multiples tâches qui nous attendent dans les mois à venir. »

Le 10 avril 2008, l’Assemblée Nationale vota la révision constitutionnelle avec 157 voix pour et 5 contre. Les 15  députés du Social democratic front avaient quitté l’hémicycle et boycotté le vote en guise de protestation. Paul Biya n’attendit pas les 15 jours qu’il dispose légalement pour promulguer une loi votée à l’Assemblée nationale, il le fit dans les 3 jours qui suivaient, le 14 avril 2008

Révision

Le message fut bien perçu par la classe politique, qui avait là confirmation de ce qui se disait jusque-là dans les coulisses, et comprenait que les appels à la modification participaient d’un plan bien ficelé pour emballer le vrai dessin caché. L’opinion ne resta pas insensible. Le 24 février 2008 éclatèrent les émeutes de la faim, avec en toile de fond les contestations de la modification de la constitution. L’armée entra en scène pour faire le ménage, il fallait avancer. Le vendredi 4 avril 2008, le  Gouvernement soumet à l’Assemblée Nationale, un projet de loi visant à supprimer la limitation du mandat présidentiel contenue dans la Constitution de 1996. Dans la foulée, l’artiste Lambo Pierre Roger, auteur d’une chanson intitulée « constitution constipée », est interpellé à Mbanga pour destruction en bande, suivi peu de temps par le maire de Djombé Penja Paul Eric Kingue qui prenait un peu de liberté à parler des émeutes dans sa localité. Tous deux sont aujourd’hui morts. Le 10 avril 2008, l’Assemblée Nationale vota la révision constitutionnelle avec 157 voix pour et 5 contre. Les 15  députés du Social democratic front avaient quitté l’hémicycle et boycotté le vote en guise de protestation. Paul Biya n’attendit pas les 15 jours qu’il dispose légalement pour promulguer une loi votée à l’Assemblée nationale, il le fit dans les 3 jours qui suivaient, le 14 avril 2008, 3 jours plus tard également, le 17 avril, la Cour Suprême siégeant en lieu et place de la Cour Constitutionnelle débouta Joachim Tabi Owono, Président de l’Action pour la Méritocratie et l’Egalité des Chances (AMEC), auteur d’une plainte pour l’annulation du projet de révision constitutionnelle, la dissolution du RDPC, la destitution et la condamnation du Président Biya pour haute trahison. Avec cette décision de la Cour Constitutionnelle, la voie était désormais ouverte pour la nouvelle candidature de Paul Biya à la présidence de la république en 2011. L’objectif de l’appel de la Lékié le 6 novembre 2007 avait été atteint. 14 ans après, la même Lékié a initié le 1er novembre 2021 un autre appel, cette fois pour une nouvelle candidature de Paul Biya à la magistrature suprême en 2025, quand il aura 92 ans. L’histoire va-t-elle se répéter ?

Roland TSAPI

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