Pius Noumeni Njawé : l’autodidacte de la liberté

Sans “gros diplôme”, il a forgé son destin dans un environnement économique et politique hostile et même répressif, mais a réussi à tracer le chemin vers la liberté de la presse au Cameroun

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Le 12 juillet 2010, sur une autoroute américaine de l’Etat de Virginie, un camerounais de 53 ans trouvait la mort, à la suite d’un accident de la circulation. Il s’était rendu dans ce pays pour prendre part à une conférence internationale sur l’alternance au Cameroun. L’annonce de son décès fut accueillie au Cameroun comme une stupeur, et beaucoup refusèrent de croire d’abord, et ensuite d’accepter que cet accident de la circulation était gratuit, et y trouvèrent la main meurtrière du pouvoir en place. Simplement parce que celui qui mourrait dans cet accident s’appelait Pius Njawé, le fondateur du journal Le Messager. Natif de Babouantou dans le département du Haut Nkam région de l’Ouest, c’est le 4 mars 1957 qu’il vit le jour. Pour mieux connaître son parcours et son combat, place à cet extrait d’un témoignage  de l’universitaire Thomas Atenga  dans la revue Politique Africaine numéro 119 de 2010 dans les pages 207 à 215.

Le choix du combat

D’après l’auteur, qui est par ailleurs passé entre les mains de Pius Njawé dans la salle de rédaction de ce journal,  « Les Camerounais se familiarisent avec le nom de Pius Njawe lorsque, à seulement 22 ans, après avoir travaillé comme crieur puis localier à La Gazette, il crée l’hebdomadaire Le Messager, le 17 novembre 1979. Il devient ainsi le plus jeune directeur de publication du pays. Le parti unique (l’Union nationale du Cameroun, UNC) est alors à son apogée. Faire du journalisme se résume à rapporter des faits divers ou à parler de sport. Entre interdictions administratives et tribulations financières de son promoteur, l’hebdomadaire végète, et il faut attendre la fin des années 1980 et le vent de libéralisation qui commence à souffler sur le pays pour que le journal prenne la configuration d’une entreprise. À partir de 1990 et l’avènement du multipartisme qui s’accompagne de la libéralisation de la presse, Le Messager devient une tribune centrale dans le champ journalistique camerounais. Ses tirages atteignent les 180 000 exemplaires et s’écoulent sans difficultés Il se veut à « l’écoute du peuple », et se fait par conséquent le porte-voix de la rue qui réclame une conférence nationale souveraine et scande « Biya must go ! ». La conférence nationale et l’alternance n’ont pas eu lieu. À partir de 1993, les ventes commencent à baisser, plongeant le journal dans une crise qui s’aggrave au fil des ans. Quotidien depuis 1998, Le Messager fête néanmoins ses 30 ans en novembre 2009, devenant ainsi le journal privé d’Afrique subsaharienne francophone avec la plus grande longévité.

La « diplomite » mise au défi

Bien plus que les slaloms que Pius Njawe devait effectuer entre les créanciers auxquels il avait recours pour faire survivre sa publication, la bataille la plus rude qu’il eût à mener au début de son aventure éditoriale fut celle de sa légitimité dans le champ socio-professionnel du journalisme au Cameroun, et dans l’espace public en formation. En effet, quand il passe de vendeur de journaux à directeur de publication, il n’est titulaire que du seul Certificat d’études primaires. Ses pourfendeurs se sont d’ailleurs toujours servis de cette absence de diplôme secondaire pour tenter de le faire taire et dénier toute légitimité à son travail journalistique, qualifiant Le Messager de « feuille de chou tenue par un analphabète » ; de « journal vandale »; de « chiffon tenu par un pêcheur en eaux troubles »; d’« imposture », etc. Pendant près de quinze ans, les mots n’étaient pas assez durs pour qualifier Pius Njawe et son journal. Le fiel que les thuriféraires du régime répandaient pour tourner en dérision son « faible bagage intellectuel » n’avait d’égal que les outrances du Messager. Dans ce pays où, un demi-siècle après l’indépendance, l’endémie de la « diplomite » ou le culte exacerbé du diplôme continue de faire des ravages, la trajectoire de Pius était inédite, comparée à celles, plus nombreuses, de ceux qui ont fait de leurs grades académiques des instruments de domination et de perpétuation de ce qu’Achille Mbembe nomme aujourd’hui le « colonialisme interne  ». De ce manque de diplôme universitaire qui aurait pu être un handicap, Njawe a fait une force. Non seulement il acceptait de s’entourer de professionnels auprès de qui il continuait d’apprendre mais il ouvrait aussi largement ses colonnes à tous ceux qui pensaient avoir leur mot à dire sur la marche des affaires de la cité. C’est d’ailleurs la tradition du débat qu’il instaura très tôt dans son journal qui assura à celui-ci une place hégémonique dans l’espace médiatique camerounais.

Entre 1988 et 1989, les lecteurs du Messager se souviennent du violent débat qui opposa Hubert Mono Ndjana et Maurice Kamto, tous deux professeurs d’université. Le premier, enseignant de philosophie, soutenait que le régime de Yaoundé donnait des signes d’essoufflement en raison de « l’ethnofascisme des Bamilékés »  Ces derniers, arguait-il, avaient mis en place une alliance ethnique objective pour entraver l’action de Paul Biya et continuer à régner sans partage sur l’économie, tout en s’organisant pour la conquête du pouvoir politique. Le second, agrégé de droit, estimait quant à lui que le Cameroun allait mal à cause des élites qui, à l’image de Mono Ndjana, refusaient de dire la vérité au Prince . Avec force arguments intellectuels, les deux enseignants se répondaient à travers les colonnes du Messager, alors hebdomadaire. Étudiants boursiers et fonctionnaires disposant encore d’un pouvoir d’achat significatif attendaient fébrilement la parution du journal pour compter les coups. Pius, de son côté, engrangeait les premiers bénéfices de son œuvre en termes financiers et de notoriété au niveau national. »

Le témoignage de Thomas Atenga sur Pius Njawé est plus long et renseigne davantage, tout comme beaucoup d’autres d’ailleurs. Ce qu’on peut retenir en résumé, c’est que si la liberté de presse a gagné du terrain aujourd’hui au Cameroun, c’est bien grâce aussi à la témérité de cet ancien  vendeur de journaux, qui a fini par donner des conférences en journalisme dans des universités aux Etats Unis, où l’on valorise le savoir-faire et non les diplômes. Pius Njawé, parti à 53 ans, aura été l’incarnation vivante de ce dicton selon lequel « aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre d’années », et le dernier message qu’i a laissé, c’est celui contenu dans le slogan du journal : « Quand on a du caractère, on l’affiche »,

A demain

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