Péages routiers : l’automatisation au poids mort

Annoncée depuis 6 ans, cette mesure qui devait arrêter la saignée des fonds publics récoltés sur les routes peine à se mettre en place. Entre temps l’Etat continue de perdre des milliards de francs cfa chaque année

Le 18 mai 2020, il y a deux ans, le ministre camerounais des Travaux publics, Emmanuel Nganou Djoumessi et le groupement Razel-Bec/Egis Projets avait signé un contrat de construction de 14 péages automatiques sur le réseau routier national. La signature de ce contrat faisait suite à la signature un an plus tôt, le 24 avril 2019 par le Premier ministre Joseph Dion Nguté d’un communiqué selon lequel la réalisation de ces travaux avait été officiellement confiée à ce groupement. Mbankomo, Tiko, Mbanga, Manjo, Boumnyébel, Edéa, Nsimalen, Nkometou, Bafia, Bayangam, Foumbot, Bandja, Matazem et Dschang étaient les points concernés, situés sur les axes routiers Yaoundé-Douala-Limbé, Yaoundé-Bafoussam-Bamenda, Douala-Bafoussam et sur l’accès à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen. D’après les calculs faits, les 44 postes de péages manuels fonctionnels sur le territoire national généraient une somme annuelle évaluée à 5,5milliards de francs cfa, alors que les seuls 14 postes, une fois automatisés, devaient générer près de 7 milliards de francs cfa dès la première année d’exploitation. La courbe devait alors être croissante pour atteindre 53 milliards 590 millions de fcfa en 2039, date de fin du contrat avec le partenaire privé. Celui-ci devait construire les infrastructures, les exploiter et reverser à l’État du Cameroun des recettes qui iront croissant. Les travaux évalués à 28 milliards 940 millions de fcfa, devaient démarrer avant la fin de ce mois de mai 2020. La fin de ce mois passa, et les mois suivants aussi. C’est 7 mois plus tard, le 10 décembre de la même année 2020, que le même ministre des Travaux publics procéda à la pose de la première pierre de la construction du premier péage à Mbankomo, sur un axe routier qui selon les prévisions du gouvernement devaient être abandonné dans quelques années, ou du moins devait devenir moins rentable avec l’ouverture de l’autoroute Yaoundé-Douala.

En termes simples, les travaux n’ont pas avancé parce qu’il n’y a pas d’argent.

Prise d’intérêt ?

Deux ans après la pose de la première pierre, la deuxième ne s’est pas ajoutée. On parle de difficultés de financement. D’après des explications du ministre Nganou Djoumessi en mars 2022, relayées par investiraucameroun, « Les péages routiers automatiques de la première phase se font dans le cadre d’un partenariat public-privé conclu avec l’entreprise Toulcam, société de projet mise en place par le consortium Razel BEC-Egis Projects. Le contrat de partenariat a déjà été signé. Sa mise en vigueur doit intervenir après que les financements aient été mobilisés. L’entreprise Toulcam a entrepris de travailler avec une banque dont les financements devaient être garantis par une structure. Leurs discussions n’ont pas prospéré. Il y a une autre structure qui a accepté d’accorder cette garantie. Les discussions ont suffisamment avancé et l’entreprise Toulcam nous a proposé un chronogramme qui indique que le financement sera mis en place en avril prochain, pour que les travaux commencent effectivement.» En termes simples, les travaux n’ont pas avancé parce qu’il n’y a pas d’argent. Et là se pose une question essentielle : comment le marché a été attribué à un groupement d’entreprises qui n’a pas d’argent, surtout que cette attribution avait été contestée par le Sud-africain Groupe Five, qui était aussi soumissionnaire en même temps que la société italienne Vinci ? Le minimum pour la passation d’un marché à un soumissionnaire n’est-il pas la garantie qu’il a les moyens pour l’exécution des travaux ? Encore que, comme l’explique le ministre des Travaux publics, ce contrat s’exécute dans le cadre d’un partenariat public-privé, le privé devant financer entièrement les travaux, ensuite exploiter les infrastructures pour rentrer dans ses fonds avant de les rétrocéder à l’Etat en 2039. De même, la non-exécution d’un contrat est toujours assortie de sanctions, qui vont jusqu’à la résiliation pour ce qui est des marchés publics. Deux ans après la signature du contrat et le constat évident de l’incapacité du cocontractant à honorer ses engagements, le ministre dit attendre un nouveau chronogramme…

Au bas mot 6 ans que le péage automatique est en projet au Cameroun, 6 ans que le gouvernement sait avec certitude que 50% des recettes du péage sont détournés, et ne fait rien, ou pas assez.

Détournement

Péage automatique, encore un mirage au Cameroun

A qui profite la non-exécution de ce projet de construction des péages automatiques, est-on en droit de se demander. Le bien-fondé du projet était de mettre fin au détournement des fonds issus du péage par les agents au poste, qui se livrent à toutes sortes de trafic et qui font perdre à l’Etat au bas mot 5 milliards de francs cfa chaque année. Le 10 décembre 2020 lors de la pose de la première pierre du péage de Mbankomo, le ministre des Travaux publics lui-même avait reconnu « Au total, près de 100 milliards de fcfa ont été collectés depuis 1995. Malgré la tendance à la hausse d’une année budgétaire à l’autre depuis son instauration, le péage routier n’a pas encore atteint son seuil potentiel. Un taux de fraude très élevé et une gestion contestable justifient ce sentimentÀ l’instar de la vétusté des locaux qui abritent les postes de péage, la fraude extrême due au contact des péagistes avec les recettes affiche un taux moyen annuel de 50%. » En avril 2022, selon le Programme de sécurisation des recettes routières, structure spécialisée du ministère des Finances, le péage routier au Cameroun a généré 2 milliards 122 millions 657 000  FCFA de recettes à l’État, au cours des trois premiers mois de l’année 2022. Si la tendance reste la même, en fin d’année les péages pourraient produire autour de 8 milliards 500 millions de francs cfa. Et si l’on reste dans la logique du ministre qui dénonce le détournement de 50% de recettes, la même somme se serait envolée dans les poches privées au cours de la même période, et c’est comme cela toutes les années, et se sera ainsi tant que les péages seront manuels. Les qui se partagent cet argent ? En résumé, après 3 ans de négociation, le premier ministre signe le 24 avril 2019 le communiqué d’attribution du marché de construction des péages automatiques. Un an après, le 18 mai 2020, le contrat est signé avec le groupement d’entreprises chargé de l’exécution des travaux, deux après, ce groupement cherche encore de l’argent. Au bas mot 6 ans que le péage automatique est en projet au Cameroun, 6 ans que le gouvernement sait avec certitude que 50% des recettes du péage sont détournés, et ne fait rien, ou pas assez.

Roland TSAPI

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