Patriotisme : quand le ghetto ravit la vedette

L’image du pays est en permanence ternie par ceux qui ont la charge et les moyens de la soigner, alors que les enfants de la rue donnent toute leur énergie pour hisser la patrie au sommet

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Réussite sans moyens….

Dans la nuit de samedi 27 mars à dimanche 28 mars 2021, le drapeau camerounais flottait haut dans un gymnase à Las Vegas aux Etats unis, où le Camerounais de 34 ans, Francis Ngannou, venait de devenir le champion du monde poids-lourds de l’Ultimate Fighting Championship (UFC) en Arts martiaux mixtes (MMA), après un combat remporté par KO contre Stipe Miocic. Il n’a eu besoin que de 52 secondes dans le deuxième round pour mettre à terre son adversaire qui l’avait battu sur décision des arbitres en 2018. Il a fallu deux ans de combats au Camerounais pour prendre sa revanche. Réagissant face à la presse à la suite de sa victoire, le sportif a eu ces mots : « Je ne sais pas si je peux trouver un mot pour exprimer ce que je ressens, j’ai toujours gagné beaucoup de combats mais j’ai gardé cette colère, cette rancœur de mon enfance. Je savais que si on me donnait l’opportunité de faire quelque chose de grand, je le ferais. C’est comme si vous aviez les yeux sur un objectif depuis des années et que ça arrive enfin. C’est quelque chose auquel personne ne pouvait croire mais qui est arrivé. Beaucoup de gens ont douté de moi et j’ai réussi à leur donner tort techniquement. Même si je n’avais pas la ceinture, je n’avais pas l’impression de ne pas être un champion. J’ai beaucoup appris de la défaite lors du premier combat avec Stipe. Même si j’avais perdu, ce combat a été très bénéfique. Ça m’a permis de monter plus haut, de travailler à faire une meilleure version de moi-même.” Obligé de prendre la nationalité française à un moment de sa carrière, il ne cesse pourtant de réclamer l’identité camerounaise partout où il passe, « je suis camerounais de sang et français de cœur », dit-il dans une vidéo, et sur les images il s’arrange toujours à mettre en évidence un objet ou une tenue qui  renvoie au Cameroun. Le pays qui ne lui a pourtant rien donné, à part sa naissance. Orphelin à 6 ans, impossible d’aller à l’école sans moyens, débrouillard dans la rue avec les petits métiers, creusant le sable, il se décide à aller en aventure au risque de sa vie, dort dans les rues en France, mais n’oublie pas le Cameroun et continue surtout à caresser son rêve d’être aussi fort qu’Arnold Schwarzenegger dans les films. Aujourd’hui il fait la fierté du pays.

La trajectoire de Francis Ngannou, comme celle de beaucoup d’autres Camerounais, ayant évolué dans d’autres disciplines sportives ou d’autres domaines professionnels, est inspirante pour la jeunesse, mais devrait aussi être interpellatrice pour les dirigeants. A l’inverse de ces autres Camerounais solitaires, sans moyens et sans relations, à qui le pays n’a rien donné mais qui portent haut l’étendard du Cameroun, il y a d’autres à qui le pays a tout donné, qui ont bénéficié et continuent de bénéficier de tous les avantages, mais qui ont travaillé et travaillent encore à ternir l’image du Cameroun. Ils sont nombreux qui ont obtenu des bourses d’études payées par l’Etat, sont allés partout en Europe apprendre un métier et sont revenus intégrer la fonction publique. L’Etat a investi sur eux, les a recruté et leur a donné les moyens de travailler, mais qu’en ont-ils fait ?

…et échecs avec tous les moyens

En 1998, le Cameroun était classé premier pays de la planète terre en matière de corruption par l’organisation non gouvernementale allemande Transparency international, et conserva le même rang l’année suivante. Le dictionnaire encyclopédique en ligne wikipédia écrit que « Le haut niveau de corruption au Cameroun reste une spécificité du pays. Les Camerounais et leur presse parlent souvent du Cameroun comme de « double champions du monde de la corruption ». Et cela grâce à qui ? La même année 1999, le ministre des Postes et télécommunications Mounchipou Seidou est interpellé avec plusieurs responsables de son ministère pour graves entorses dans les procédures de passation des marchés. Le Directeur général de la Caisse nationale de prévoyance sociale Pierre Désiré Engo est arrêté la même année, pour des faits de corruption. Sous la pression internationale, la liste des fils gâtés de la république qui ternissent l’image du pays s’allonge d’une année à l’autre : en 2006, arrestation d’Alphonse Siyam Siewé ministre des mines et de l’Energie et ancien directeur du Port autonome de Douala,  Gérard Emmanuel Ondo Ndong, directeur du Fonds Spécial d’Equipement et d’Intervention Intercommunale​ Feicom avec plusieurs de ses collaborateurs, Gilles Roger Belinga directeur général de la Société immobilière du Cameroun, Joseph Edou ancien directeur général du Crédit Foncier et l’ancien président du Conseil d’administration Andrée Booto à Ngon. En 2007 c’est le tour d’Edouard Etonde Ekoto, ancien délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala et qui était président du conseil d’administration du port autonome de Douala à l’époque de Siyam Siewé déjà arrêté. En 2008, Zacchaeus Mungwe Forjindam directeur général du Chantier Naval et Industriel du Cameroun, Urbain Olanguena Awono ancien ministre de la santé et gestionnaire des fonds du Sida, Polycarpe Abah Abah, ancien ministre de l’Economie et des Finances, passent à la trappe, tandis que l’ancien Secrétaire général à la Présidence Jean Marie Atangana Mebara et Jerôme Mendouga, ambassadeur du Cameroun aux Etats-Unis sont rattrapés par l’affaire Albatros du nom du foireux avion présidentiel. L’ancien directeur général de la compagnie aérienne Camair Yves Michel Fotso est déjà indexé mais reste en liberté. En 2009, Jean Baptiste Nguini Effa, le directeur général de la Société camerounaise des dépôts pétroliers est arrêté, de même que Paul Gabriel Ngamo Hamani, administrateur provisoire de la Camair. En 2010, dans l’affaire des Aéroports du Cameroun, l’ancien directeur général  Roger Ntongo Onguéné est incarcéré alors que l’avocate Lydienne Yen Eyoum retrouve elle aussi les geôles pour une affaire de détournement des fonds en intelligence avec l’ancien ministre des Finances.

Leçons

On peut continuer avec la chronologie, mais l’idée est de faire remarquer ici que ceux qui ont hissé le drapeau du Cameroun haut en matière de corruption, sont presque tous des anciens ministres et directeurs de sociétés, qui ont tous bénéficié des bourses d’études de l’Etat, qui ont tous été recrutés par l’Etat, mais qui ont travaillé contre l’Etat. Tout le contraire de ces enfants du ghetto qui se sont battus eux-mêmes pour faire flotter le drapeau camerounais au sommet du globe. Pour ceux-là à qui l’Etat a tout donné et continue de donner mais qui ne cessent d’entraîner le pays dans le gouffre, c’est à eux que le président Paul Biya posait la question suivante en 2016 : qu’avez-vous fait pour votre pays ? Quant aux enfants du ghetto, ils ont déjà répondu à la question à travers Francis, Samuel, Roger, Sarah et autres.

Roland TSAPI

One Reply to “Patriotisme : quand le ghetto ravit la vedette”

  1. “L’image du pays est en permanence ternie par ceux qui ont la charge et les moyens de la soigner, alors que les enfants de la rue donnent toute leur énergie pour hisser la patrie au sommet.”
    Vous avez tout dit Roland Tsapi.

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