Partis politiques : Ancrés dans la racine Rdpc

Les espoirs fondés sur les partis politiques au Cameroun s’effondrent au fil des années et des échéances politiques. La raison, c’est qu’ils sont presque tous greffés ou sont des excroissances du parti au pouvoir depuis 56 ans. La racine étant entamée, difficile que les branches produisent des fruits

Que deviennent les partis politiques au Cameroun, les citoyens peuvent-ils compter sur ces associations pour l’amélioration de leurs conditions de vie ? Ces partis politiques peuvent-ils être autre chose que des appareils de propagande spécialisée dans le commerce des illusions ? Autant de questions que les Camerounais se posent aujourd’hui, au regard des espoirs déçus, ne serait-ce que depuis 1991 avec le retour au multipartisme. Et un coup d’œil dans l’histoire, révèle que les bases de ce que vit le Cameroun remontent à 1966, avec la création de l’Union Camerounaise par Ahmadou Ahidjo. Ce parti dans son évolution, ses métamorphoses et ses pratiques, est devenu ce que le journaliste politique Jean Baptiste Ketchateng appelle « un cancer très prolifique.» Sur sa page facebook officiel dénommé Désintoxiquer le Kamerun, il restitue le contexte des créations et des extinctions des partis, avec une date importante 56 ans plus tôt, le 1er septembre 1966, date de création du parti au pouvoir, l’Union nationale camerounaise (Unc, rebaptisée Rassemblement démocratique du peuple camerounais, Rdpc en 1985). Une date subitement occultée alors qu’elle fut à un moment jour férié. Ce qui indique l’importance de cette étape réalisée en 1966 par le président imposé par la colonisation Ahmadou Ahidjo de l’Union camerounaise (Uc) et ses complices-adversaires héritiers du Bloc démocratique camerounais (Bdc) du colon Louis-Paul Aujoulat.

Lee parti au pouvoir reste la souche de tous les partis, 56 ans après

John Ngu Foncha (Kamerun National Democratic Party, Kndp), Solomon Tandeng Muna (mécontent du Kndp, fondateur du Cameroon United Congress, Cuc), politiciens venus de la zone anciennement contrôlée par le colon britannique, seront les principaux soutiens d’Ahidjo dans cette entreprise. Du côté du Cameroun francophone, depuis 1962, la terreur avait déjà réduit toute opposition au silence.  Les récalcitrants, ceux du système néocolonial comme l’aujoulatiste fâché André-Marie Mbida (Parti des démocrates camerounais, Pdc, fils du Bdc) et  les autres, à l’exemple du patriote et député (Parti travailliste camerounais, Ptc) Marcel Bebey Eyidi, étant impitoyablement broyés. Le « rassemblement » inéluctable avait déjà été préfiguré par les pleins pouvoirs donnés à Ahidjo en 1959, son ordonnance de 1962 sur la répression de la « subversion » et plus tôt la double (franco-anglaise) interdiction de l’Upc (1955, 1957), ennemi mortel du système néocolonial. Aujourd’hui, rien n’a fondamentalement changé de ce point de vue. Le gouvernement en place depuis 1957-1958 n’est jamais tombé ! Sa plus grande réussite, c’est d’avoir démobilisé les Kamerunaises et les Kamerunais dans leur lutte pour un pays juste et prospère. Pour ce faire, ce parti outil d’un système a eu recours à une technique très efficace, celle du cancer qui se métastase de sorte à pouvoir pourrir et détruire tout le corps.

…On ne comprend pas pourquoi le pays est bloqué, certaine opposition étant conçue pour pérenniser le système mieux encore que le parti au pouvoir.

Rejetons

Le journaliste politique recense quelques-uns de ces rejetons du parti originel, (comme le péché originel), qui ne sont que des « versions trafiquées du Rdpc, en précisant qu’il importe de les connaître, faute de quoi, on ne comprend pas pourquoi le pays est bloqué, certaine opposition étant conçue pour pérenniser le système mieux encore que le parti au pouvoir. Le premier de ces rejetons est l’ « anglo » Sdf, le Social Democratic Front… Il porte en lui l’Adn du Rdpc. En mai 1990, Fru Ndi, son président, est un conseiller municipal mécontent du Rdpc qui vient d’être battu aux élections internes. Le peuple peu averti suivra cependant les discours très terre-à-terre de ce tribun, à cause notamment du drame qui s’est produit en marge de son lancement : six morts tués par l’armée à Bamenda. Les méthodes de fonctionnement anti-démocratiques, les nombreux rétropédalages, la gestion interne du Sdf et surtout la déconnexion d’avec les combats et préoccupations populaires montreront vite les limites de ce groupe de rdpcistes longtemps « numéro un » de l’opposition.

A l’observation finale, jusqu’à date, le multipartisme n’aura été en réalité que la croissance de nouvelles branches sur un même arbre profondément enraciné, avec des objectifs bien plus éloignés du peuple qu’il ne le croit.

Le deuxième rejeton de l’Unc-Rdpc, c’est l’Undp et les autres « nordistes ». L’Union nationale pour la démocratie et le progrès est dirigé depuis trente ans par un ancien militant du Rdpc alors nommée Unc, Bouba Bello Maïgari, premier 1er ministre de Paul Biya. Formée originellement par des barons déchus de l’Unc originaires du nord pour l’essentiel, l’Undp a passé six ans dans l’opposition avant de rentrer tranquillement à la maison et partage depuis 1997 le pouvoir avec le Rdpc. Sa position rdpciste est depuis lors évidente. L’Undp a enfanté l’Andp d’Hamadou Moustapha, le Fsnc d’Issa Tchiroma Bakary, qui sont tous au gouvernement. Le Mdr de Dakolé Daïssala lui, a rejoint la majorité présidentielle malgré quelques embardées. Généralement, rien ne sépare ces partis de la ligne de conduite du pays depuis les indépendances. Le troisième rejeton, c’est l’Union démocratique du Cameroun cantonné dans le département du Noun, créée par des intellectuels camerounais bien insérés dans le système néocolonial mais qui s’y trouvaient un peu en marge pour diverses raisons. A l’exemple de son président-fondateur défunt, Adamou Ndam Njoya plusieurs fois ministre du Rdpc (Unc), fils d’Arouna Njoya, lui-même ministre, compagnon et associé d’Ahidjo. La quasi-totalité des intellectuels venus d’ailleurs ont quitté la barque qui vogue allègrement sur le malheur du petit peuple du Noun sous la direction de la veuve Ndam Njoya. Ses propositions ne sont pas fondamentalement différentes du projet du Renouveau. Le 4eme de la liste des rejetons du parti au pouvoir selon Ketchateng, c’est ce qu’il appelle le nouveau messie « Bamiléké » : le Mouvement pour la renaissance du Cameroun. Selon lui, à l’occasion de la dernière présidentielle, ce parti a bâti un discours qui a fait mouche dans la communauté et dans une partie de la middle class bamiléké naguère largement acquise au SDF. Mélangeant le traditionnel programme du Rdpc que partagent aussi ses concurrents, à ses propres idées, il a réussi à tromper quelques foules rapidement réduites à la gesticulation médiatique après quelques actions spectaculaires dans la rue. Son « score » à l’élection de 2018 montre le poids potentiel de ce sous-groupe aujoulatiste animé par des frustrés du Rdpc et assimilés (l’ancien ministre Maurice Kamto, l’ex-député Albert Dzongang), du Sdf et autres partis du même tonneau, avec à ses côtés quelques partis frères comme l’Ums de Pierre Kwemo ou le Pcrn de Cabral Libii. A l’observation finale, jusqu’à date, le multipartisme n’aura été en réalité que la croissance de nouvelles branches sur un même arbre profondément enraciné, avec des objectifs bien plus éloignés du peuple qu’il ne le croit.

Roland TSAPI  

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