Opération craie morte : l’Etat contre lui-même

Au lieu des solutions concrètes aux revendications des enseignants, le pouvoir tente de monter le corps contre lui-même et l’attirer dans le piège de l’illégalité pour sévir par la force

Depuis le 21 février 2022, les enseignants des établissements secondaires publics du Cameroun observent une grève baptisée « opération craie morte », avec des revendications claires et bien formulées par le mouvement acéphale  On a trop supporté (OTS). Dans ces revendications, le gouvernement a jusqu’ici vainement cherché ce qu’il allait qualifier de fantaisiste pour les discréditer. La méthode choisie pour mener la grève est tout aussi déroutante pour le gouvernement : présence au poste, mais pas de cours, pas d’évaluation, pas de correction. Il faut aussi longuement chercher pour trouver un semblant d’attroupement, mais le mouvement fonctionne. Désormais confus, le gouvernement tout en donnant l’impression de trouver des solutions par des réunions auxquelles prennent par des représentants avec une légitimité contestée,  tente le tout pour se donner un prétexte et mater les enseignants, d’abord en essayant la vieille méthode de diviser pour mieux régner, ensuite en essayant de les attirer dans un piège.

Au Cameroun, comme revendiquer un droit est synonyme d’être contre le gouvernement, ou pire, contre le Chef de l’Etat, il est alors rappelé à ces responsables que leurs nominations tient de la magnanimité du chef de l’Etat ou de son ministre, qu’il faudrait donc soutenir dans des moments difficiles comme ceux-ci. Pour se plier à cette allégeance, les responsables nommés s’adonnent alors à des actes d’intimidation des enseignants, proférant des menaces, relevant les noms des enseignants grévistes.

Diviser pour mieux régner

Depuis l’aube des temps, le moyen le plus subtil pour un gouvernement de casser une grève, a toujours été de se fabriquer une taupe à l’intérieur, au sein des manifestants. Celui-ci devant se charger des actes de sabotage, soit en dissuadant  ses camarades sur le bien-fondé du mouvement, soit en posant des actes qui discréditeraient le mouvement aux yeux de l’opinion et donneraient des raisons de ne pas résoudre le problème. Dans le cas d’espèce, le gouvernement n’a pas eu besoin de faire des efforts pour trouver ses taupes au sein du corps enseignants, il s’appuie sur les responsables nommés, les proviseurs, les délégués départementaux et régionaux. Ces derniers sont en effet tenus par leur décrets ou notes de nomination, et la préservation du poste est utilisé comme chantage pour les faire marcher contre les enseignants dont le bien être devrait être leur souci, dans un contexte normal. Au Cameroun, comme revendiquer un droit est synonyme d’être contre le gouvernement, ou pire, contre le Chef de l’Etat, il est alors rappelé à ces responsables que leurs nominations tient de la magnanimité du chef de l’Etat ou de son ministre, qu’il faudrait donc soutenir dans  des moments difficiles comme ceux-ci. Pour se plier à cette allégeance, les responsables nommés s’adonnent alors à des actes d’intimidation des enseignants, proférant des menaces, relevant les noms des enseignants grévistes. Certains le font à contre cœur, mais en réalité subissant ainsi les effets boomerang des méthodes peu catholiques et clientélistes qui ont cours dans le système pour les nominations. Ils s’en trouvent aussi, des responsables d’établissements qui échappent à cette logique et gardent la tête haute dans cette situation de grève. Jouant à fond leur rôle de responsable, ils ne veulent pas jeter leur personnel en pâture alors qu’ils revendiquent leurs droits, et s’il fallait aller à la potence ils préfèrent aller ensemble. C’est le cas de ce proviseur du lycée de Ngambé dans la Sanaga Maritime, qui à la demande du sous-préfet de l’arrondissement de lui fournir la liste des noms des enseignants grévistes, lui a donné une liste dans laquelle se trouvait son propre nom, d’après le reporting des membres du mouvement On a trop supporté. C’est le cas également du proviseur du lycée technique de Guider dans la région de l’Extrême nord, qui répondait au préfet venu dans l’établissement le deuxième jour de la grève demander les noms des enseignants absents, que tout le monde était absent y compris l’administration. Un chef d’établissement dans le département du Haut Nkam a également adopté cette attitude quand le délégué départemental des enseignements secondaires lui réclamait la liste de ceux qui observent la grève. Il a réuni les enseignants et leur a dit de faire semblant pour qu’il réponde à sa hiérarchie que tout va bien, mais solidaire dans le fond, lui-même n’étant pas épargné dans ces revendications posées sur la table.

Pour cette grogne des enseignants du mouvement OTS, le gouvernement dépense beaucoup d’énergie, et peut être beaucoup d’argent aussi, il tente tous les moyens pour mettre fin à la grève, sauf le moyen le plus efficace qui consiste à délier la bourse, que ce soit sur hautes instructions ou pas. Toute autre solution permettra seulement d’ajourner le problème, mais pas de le résoudre.

Le piège de l’illégalité

Le deuxième moyen pour discréditer le mouvement OTS, c’est de les attirer dans le piège. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, on voit des éléments de gendarmerie dans un établissement, essayant de dire aux enseignants qu’ils devraient aller à l’extérieur de l’établissement manifester, car rester dans l’établissement est une faute professionnelle. Difficile à démontrer, et même si c’était le cas, depuis quand les gendarmes entrent dans des enceintes clos pour constater les fautes professionnelles des employés de ces lieux. On était là face à une tentative désespérée d’attirer les enseignants dans la rue pour les interpeller immédiatement une fois le portail franchi, pour manifestation illégale, trouble à l’ordre public, appel à l’insurrection et autres motifs qui foisonnent dans le vocabulaire répressif du régime. Mais ces enseignants ont appris du passé. Ils ont encore en mémoire les répressions subies quelques années plus tôt quand ils avaient cru bon, au sein du Collectif des enseignants indignés, de porter les mêmes revendications devant le premier ministère à Yaoundé. Ils ont évité la rue et les attroupements, dans lesquels le pouvoir veut les attirer, pour utiliser son seul moyen prisé pour résoudre les problèmes sociaux, à savoir la force. Pour cette grogne des enseignants du mouvement OTS, le gouvernement dépense beaucoup d’énergie, et peut être beaucoup d’argent aussi, il tente tous les moyens pour mettre fin à la grève, sauf le moyen le plus efficace qui consiste à délier la bourse, que ce soit sur hautes instructions ou pas. Toute autre solution permettra seulement d’ajourner le problème, mais pas de le résoudre.

Roland TSAPI

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