Obéissance civile : le point de rupture

Les manifestations publiques spontanées gagnent la rue au Cameroun, sans rencontrer la répression du pouvoir d’habitude frileux. Un autre visage de la tolérance administrative que justifie le contexte de ras-le-bol dans divers domaines

Yaoundé le 21 octobre 2021, les malades d’insuffisance rénale étaient dans la rue devant l’hôpital central, pour réclamer le traitement. Ils n’en pouvaient plus de supporter de ne pas être pris en charge régulièrement, convenablement, et efficacement, des raisons étant chaque fois avancées pour justifier les manquements, et ils parlent même de l’eau qui manquerait dans les salles de soin. La veille, le 20 octobre, les parents étaient dans la rue à Loum, pour dénoncer les abus, l’opacité et l’incurie instaurés comme mode de gestion des frais d’association des parents d’élèves et des enseignants, l’Apee. Buea le 14 octobre 2021, les populations étaient dans la rue, elles protestaient contre une bavure militaire qui avait ôté la vie à un enfant de 5 ans sur le chemin de l’école. Douala le 13 octobre 2021, les transporteurs routiers paralysaient la circulation sur la pénétrante Est, pour dire non aux tracasseries de toute sorte subies de la part des administrations et des employeurs. Tout le mois de septembre 2021 et au début du mois d’octobre, les manifestations étaient relevée un peu partout sur le territoire national lors des renouvellements des organes de base du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, parti au pouvoir, pour dénoncer les fraudes lors des opérations. Pour dire le moins, pour une raison ou pour une autre, les populations camerounaises montrent désormais leur détermination à se lever et descendre dans la rue. Le point commun entre ces différentes manifestations évoquées, c’est la spontanéité, la non-soumission à une quelconque loi qui encadre les manifestations. On en est arrivé à un point de rupture, les populations semblent désormais s’arroger le droit à la désobéissance.

Rupture

Encadrement au lieu de la répression

Le pouvoir également, semble avoir compris que le vase est plein, et ferme délibérément les yeux sur ces manifestations qui étaient encore réprimées avec violence il y a deux ans, répression sous-tendue par la loi n°90 /055 du 19 décembre 1990 fixant le régime des réunions et des manifestations publiques. Article. 6. (1) « Sont soumis à. l’obligation de déclaration préalable, tous les cortèges, défilés, marches et rassemblements de personnes et, d’une manière générale, toutes les manifestations sur la voie publique. Article. 7.- (1) La déclaration prévue à l’article 6 ci-dessus est faite au district ou à la sous-préfecture où la manifestation doit avoir lieu, sept jours francs au moins avant la date de ladite manifestation. Cette loi qui exige qu’une manifestation soit déclarée existe toujours, mais est désormais foulée au pied, malgré les dispositions pénales des articles 9 et 10 : « Article. 9.- (1) Sans préjudice, le cas échéant, des poursuites pour crimes et délits, est puni des peines prévues à l’article  231 du Code pénal quiconque: a) participe à l’organisation d’une réunion publique qui n’a pas été préalablement déclarée ; b) fait une déclaration de nature à tromper les autorités sur les conditions ou l’objet de la réunion ; (2) Est puni des mêmes peines quiconque : a) avant le dépôt de la déclaration ou  après l’interdiction légale d’une manifestation, adresse, par quelque moyen que ce soit, une convocation pour y prendre part ; b) fait une déclaration incomplète ou inexacte de nature à tromper sur les conditions de la manifestation projetée. Article.10.- Sont punis des peines prévues à l’article précédent,  les organisateurs de toute manifestation publique sans déclaration requise ou après notification de l’interdiction légale.

Le pouvoir camerounais aurait-il compris que dans les manifestations spontanées, celui qui viole la loi n’est pas le manifestant, mais bien le gouvernant qui par son mode de gouvernance pousse fatalement le citoyen dans la rue ? Cette prise de conscience pourrait-elle pousser au changement souhaité qui commence par l’anticipation sur les problèmes, pour éviter que les populations en arrivent à descendre dans la rue  avec des conséquences imprévisible? En tout cas, ces populations semblent avoir intégré l’adage qui dit : « quand l’injustice devient loi, la résistance est un devoir »

Conscience ?

Si le pouvoir se tait devant ces violations, c’est un aveu tacite que ces populations ont raison non seulement sur les fondements de leurs manifestations, mais aussi sur les méthodes. C’est qu’il a compris qu’il est désormais face à ce que Maria José Falcon Y Tella dans un article publié en 2000 dans la Revue interdisciplinaire d’études juridiques avec pour titre « Un droit à la désobéissance civile ? Quelles conséquences juridiques ? », appelle « un désobéissant civil idéal qui se sacrifie au service du bien et de la justice, en acceptant une sanction qui, de prime abord, est injuste, puisque le désobéissant sert une bonne cause dans le but de faire progresser la législation générale. » En 1996, l’acteur noir américain Samuel Lee Jackson, a été l’acteur principal dans un film titré « Le droit de tuer ». Dans son rôle il est ouvrier agricole noir, vit avec sa femme et ses enfants dans la petite ville de Canton au Mississippi. Un matin, alors qu’elle rentre chez elle, Tonya, sa fille de 10 ans se fait kidnapper, violer et torturer par deux délinquants blancs. Laissée pour morte, la fillette survit à ses blessures mais ne pourra malheureusement jamais donner la vie. Les suspects sont arrêtés par le shérif. Furieux et détruit, le père commet un acte fatal : alors que les deux suspects sont sur le point de comparaître devant le juge, et de crainte que la justice ne les libère, il sort une arme et les tue. Un avocat est chargé de le défendre dans un procès où le jury n’est composé que de Blancs. Il sortira  en fin de compte libre du tribunal, l’avocat ayant réussi à retourner la situation et convaincre le jury blanc que le criminel n’était pas ce noir dans le box des accusés, mais bien les deux blancs kidnappeurs et violeur d’une fille de 10 ans, rendue infertile au passage.

Le pouvoir camerounais aurait-il compris que dans les manifestations spontanées, celui qui viole la loi n’est pas le manifestant, mais bien le gouvernant qui par son mode de gouvernance pousse fatalement le citoyen dans la rue ? Cette prise de conscience pourrait-elle pousser au changement souhaité qui commence par l’anticipation sur les problèmes, pour éviter que les populations en arrivent à descendre dans la rue  avec des conséquences imprévisible? En tout cas, ces populations semblent avoir intégré l’adage qui dit : « quand l’injustice devient loi, la résistance est un devoir »

Roland TSAPI

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