NoSo : la reconstruction pour le feu ?

Alors que les conflits se poursuivent dans les régions anglophones du Cameroun, le gouvernement s’empresse à lancer l’opération de reconstruction, sans garantie de ce que les investissements ne vont pas être transformés en ruine même avant d’être terminés

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Lors du grand dialogue national tenu à Yaoundé du 30 septembre au 4 octobre 2020, l’une des résolutions prises était la reconstruction du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les deux régions du Cameroun ravagées par la guerre depuis le mois d’octobre 2017. Sept mois après les assises, le premier ministre Dion Nguté signait le 3 avril 2020 un arrêté fixant le cadre organique de la mise en œuvre du Plan Présidentiel de Reconstruction et de Développement des Régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Le même jour était nommé le coordonnateur du Plan, en la personne de Paul Tasong. Le 5 mai 2020, le ministre camerounais de l’Economie, de la planification et de l’aménagement du territoire, Alamine Ousmane Mey et le Représentant du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), Jean Luc Stalon, signaient un accord de financement pour une première somme de 14 millions de dollars ; soit environ 7 milliards 770 millions de francs Cfa.  Sept jours plus tard, le 13 mai 2020, au cours de la première réunion du comité de pilotage, Paul Tasong annonçait que 36 milliards seront mobilisés pour la première année, en indiquant qu’il sera question dans un premier temps de procéder à la sensibilisation intense des bénéficiaires du plan, tout en mettant un accent sur l’agriculture. Il espérait pour cela pouvoir mettre à la disposition des bénéficiaires du plan d’un certain nombre d’intrants agricoles pour leur permettre de ressusciter les champs qui ont été abandonnés.

Projets

Dans l’opérationnalité, le plan de reconstruction, estimé à 83 milliards 250 millions de francs Cfa,  consistera en fonction des moyens disponibles, à la réhabilitation de 350 écoles, de 115 centres de santé, de 40 ponts, de 400 points d’eau, de 500 kilomètres de lignes électriques basse tension, de 600 kilomètres de routes rurales, de 45 marchés et de 12 000 maisons et environ 25 000 hectares de plantations. Dans ce projet, en dehors des routes, des points d’eau, des lignes électriques et des ponts  qui sont des infrastructures initialement inexistantes, les autres composantes indiquent à suffire l’ampleur des dégâts matériels jusqu’ici causés par cette crise, en dehors des pertes humaines et financières. Le gouvernement prévoit de dérouler le programme en trois phases :
la phase conjoncturelle de deux ans, consacrée aux réparations à l’échelle des individus, la phase à court terme de cinq ans et la phase à long terme de dix ans consacrées aux projets structurants.

Paul Tasong, le coordonnateur du Plan

La charrue avant les bœufs

Depuis son installation, le coordonnateur Paul Tasong a presqu’engagé une course contre la montre, au point où des questions se posent de savoir s’il n’est pas en train d’aller trop vite en besogne, ou de mettre la charrue avant les bœufs, au vu des événements récents. Le lundi 22 juin 2020, il a entamé par Bamenda le chef-lieu du Nord-Ouest, une campagne de sensibilisation auprès des populations locales, comme il l’annonçait déjà le 13 mai. Mais au-delà des apparences, c’est dans une ville morte et hostile qu’il est arrivé ce jour-là. A l’annonce de son arrivé, les séparatistes ont donné un signal en déclarant trois jours de ville morte à partir de ce lundi 22 juin 2020. D’habitude, seul le premier jour de la semaine est déclaré par les sécessionnistes «Lock down», une journée au cours de laquelle toutes les activités sont suspendues.

Mais les séparatistes ont prolongé de deux jours ce mot d’ordre, comme pour indiquer que c’est toujours eux les maitres des lieux. Et malgré les démarches des autorités pour dissuader les populations, les jours de villes mortes ont été respectées. Un membre de l’équipe a d’ailleurs été sincère sur cette situation, d’après ses propos rapportés par le journal en ligne cameroun-info.net : «Nous n’ignorons pas les menaces. C’est en tenant d’ailleurs compte de cela, que notre mission dans un premier temps se limite à des rencontres avec les forces vives en des lieux sûrs. La guerre ne va pas s’éterniser. Il est temps de penser à la reconstruction et nous continuons à appeler nos enfants qui ont pris les armes d’arrêter avec la guerre. Qu’ils acceptent la main tendue du Chef de l’Etat. Ce pays est le nôtre, on doit le construire ensemble et non le détruire.»

Les sifflements des balles et les flammes continuent

Au-delà des discours et des vœux d’espoir, la réalité dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest reste celle des crises et des violences. Dans l’histoire des guerres, internes ou celles opposant un état à un autre, l’on n’a jamais pensé à la reconstruction qu’après avoir signé des accords de paix, suivi des cessez le feu effectifs. Un temps d’observation est même souvent planifié pour s’assurer que toutes les braises sont effectivement éteintes. C’est comme une cultivatrice qui veut semer après le feu de brousse. Elle laisse les flammes finir progressivement, elle regarde la fumée se dissiper complètement, et elle se rapproche délicatement, tâte partout pour vérifier qu’il n’y a plus de foyer de chaleur, avant de commencer à remuer le champ pour mettre ses semences. Peut-on dire que c’est le cas pour la crise anglophone ?

La reconstruction est sans conteste une nécessité, mais y aller juste pour donner l’impression de maîtriser une situation, ou pour satisfaire les égos pourra être peine perdue. Au cours de la première journée de sensibilisation par les membres du Plan de reconstruction, certains orateurs expliquaient que la reconstruction est la voix vers la paix. Mais à cela, l’ancien député du Ngoketunjia Emmanuel Yoyo a été sans équivoque en disant « la reconstruction ne peut pas être un pas vers la paix, c’est la paix qui devrait être un pas vers la reconstruction. »

Roland TSAPI

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