Nominations : les vaines revendications du « gâteau national »

Chaque nomination au Cameroun est une occasion pour des revendications ethniques,  au détriment des valeurs d’efficacité et de développement qui devraient la sous-tendre

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Le président de la république Paul Biya a signé le 18 décembre 2020 les décrets de nomination dans la préfectorale au Cameroun, au terme desquels bon nombre de sous-préfets se sont vus promus pour certains et changer de postes pour d’autres. Comme d’habitude, les décrets ont fait des mécontents et des heureux, individuellement et collectivement. Individuellement, les concernés se sont sentis honorés ou pas, selon qu’ils étaient promus ou affectés dans des meilleures localités  selon eux, et collectivement, ce sont des communautés, des villages, des arrondissements ou des départements qui pour certains pensent avoir eu la faveur du chef de l’Etat ou pas, selon que leurs ressortissants figurent parmi les élus ou non. Dans l’ensemble et comme il est de coutume, ces nominations ont été perçues comme un partage du gâteau, et du coup certaines localités se sont senties exclues du festin, remettant au goût du jour la question de la représentativité régionale. Le journal Forum libre numéro 115 du 21 décembre 2020  a par exemple fait le constat de ces départements qui n’ont pas toujours de préfets, relevant que « les fils des départements du Donga Mantung, Logone et Chari, Mbéré, Djerem, Vina, Benoué, Koupé-Manengoumba, Manyu, Boumba et Ngoko, Kadey, Koung-Khi et autres ont été oubliés dans les nominations du 18 décembre dernier. Pendant ce temps, les départements de la Lékié, Mezam, Haute Sanaga, Haut-Nyong, Mbam et Inoubou, Nyong et So’o …ont plus de deux préfets chacun y compris les gouverneurs de région pour certains… »

Revendications

Le problème soulevé ici, qui est en réalité un ressenti de la société camerounaise n’est autre que celui du repli identitaire, induit d’une pratique légale appelée équilibre régionale. En effet, l’équilibre régional fait partie des dispositions réglementaires lors des recrutements des agents publics dans les concours administratifs depuis 45 ans au Cameroun, consacré par le décret  présidentiel n° 75/496 du 3 juillet 1975 signé par l’ancien président Ahmadou Ahidjo. Décret qui a été modifié et complété 7 ans plus tard par celui n° 82/407 du 7 septembre 1982, qui prévoyait que la répartition des places pour les concours de la fonction publique tienne compte de la « région d’origine » des parents. Plusieurs autres textes ont suivi, notamment le décret n°90/1087 du 25 juin 1990, modifiant et actualisant certaines dispositions de l’arrêté n° 4107 du 4 août 1982, la décision n° 0015/MINFOPRA/ CAB d’août 1992 et le décret n°2000/696/PM du 13 septembre 2000 fixant le régime des concours administratifs. Il ressort de tout ce dispositif qu’il est considéré comme région d’origine d’un candidat, « la région d’origine de son père ou de sa mère », et les quotas entre les différents groupes ethniques et les anciens militaires sont ainsi fixés : 15 % pour la région du Centre, 4 % pour le Sud, 5 % pour l’Adamaoua, 18 % pour l’Extrême-Nord, 7 % pour le Nord, 4 % pour l’Est, 12 % pour le Littoral, 12 % pour le Nord-Ouest, 13 % pour l’Ouest et 8 % pour le Sud-Ouest, tandis que 2 % sont réservés aux enfants des anciens militaires. Les notes  pour être éligible à ces quotas sont également fixées à 10/20 pour l’admissibilité et 12/20 pour l’admission définitive. Ces dispositions consacrent ainsi l’idée que la région d’origine et surtout le mérite des candidats sont les principales variables de recrutement dans les concours administratifs.

Contraste admission/nomination

Mais ce que les pourfendeurs du gâteau national perdent souvent de vue, c’est que l’admission aux concours administratifs qui est réglementée par les quotas, donne droit à la fonction publique pour les écoles dont les élèves sont encore recrutés automatiquement, mais par forcement à une nomination. D’après l’article 8 alinéa 10 de la Constitution, le président de la république « nomme aux emplois civils et militaires. » Et au Cameroun, ces nominations ne sont pas tamisées par un Congrès ou un Senat comme c’est le cas ailleurs, elles relèvent du pouvoir discrétionnaire du président de la république qui choisit qui il veut, où il veut et quand il veut, sans avoir de comptes à rendre à personne. C’est dire qu’à la sortie d’une école, il peut user de ce pouvoir discrétionnaire pour nommer tous les 4% de la région de l’Est par exemple et ne nommer personne sur les 18% de l’Extrême Nord, et vice versa, qu’il serait dans ses droits. Donc on peut bien laisser entrer les ressortissants d’une région, d’un département ou d’un village à l’entrée d’une école, et ne jamais le nommer.

Et d’ailleurs, quand un fils originaire d’un village est nommé sous-préfet, préfet, gouverneur ou autre quelque part dans la république, qu’est-ce que cela apporte concrètement au village d’origine? Charles Ateba Eyene avait démontré dans son ouvrage « le paradoxe du pays organisateur », que les retombées sont généralement nulles. Et pire, quand plusieurs ressortissants d’un même village sont nommés, ce village subit un effet inverse. Les uns et les autres, dans leurs équations personnelles, développent plutôt une rivalité, se neutralisent les uns les autres dans une bataille de leadership parfois fratricide.  Les populations s’en sortent dressées les unes contre les autres, on est anti X ou pro Y, et même les chefs de villages supposés encadrer tous les fils se surprennent à prendre parti pour X contre Y.

Par contre, si aucun fils d’un village n’est nommé nulle part, et qu’en retour un fils d’ailleurs qui est nommé dans ce village se met à la tâche et travaille efficacement pour le bien-être des populations, le gain serait énorme au final. Si un préfet venu de la planète mars est affecté à Tokombéré, et s’applique à ce que tous les projets inscrits au budget d’investissement public soient exécutés dans les règles de l’art, et laisse finalement une localité dotée des écoles, centres de santé et des dizaines de forages d’eau, il aurait été plus utile aux populations locales que 20 fils de cette localités nommés à des fonctions multiples dans la république, mais qui ne retournent au village qu’avec des denrées éphémères pour obtenir des suffrages électoraux et repartir. Il importe plutôt aux communautés, de veiller à ce que ceux qui sont affectés chez eux travaillent à les sortir du sous-développement, que de passer le temps à compter leurs fils nommés ailleurs, qui se la coulent douce à leurs postes, pendant qu’au village les enfants se disputent les flaques d’eau… avec des bœufs.

Roland TSAPI

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