Nationalisme : les femmes de la lutte oubliées

Elles sont nombreuses, des femmes qui ont évolué à l’ombre des nationalistes, les protégeant contre les différentes atteintes, et sont même mortes parfois avant que la balle n’atteigne les leaders. La société a cependant tendance à les maintenir dans l’ombre

La mort de Ruben Um Nyobé est célébrée par les nationalistes et tous ceux qui se réclament de son idéologie le 13 septembre de chaque année, depuis 1958. Il en est de même pour beaucoup d’autres. Mais l’histoire, volontairement ou pas ne fait pas souvent cas des femmes qui sont mortes au même moment que ces nationalistes alors qu’elles tentaient de les protéger dans la majorité des cas. Simple oubli ou peu d’importance accordée au rôle que jouaient les femmes, le constat est, en tout cas, qu’on parle très peu ou pas du tout d’elles. Une version de l’assassinat de Ruben Um Nyobé relate pourtant : « Le 13 septembre 1958 à 4 h du matin, alors que depuis la veille les troupes coloniales se sont de plus en plus rapprochées du maquis de Um, ils décident de changer de refuge. Le cortège comprend Ruben Um Nyobe et sept autres camarades : Théodore Mayi Matip, Um Ngos, les militantes Poha et Ruth, le Commandant en chef du Secrétariat Administratif du Bureau de Liaisons Pierre Yemback et la compagne de Mpodol, Marie Ngo Ndjock qui porte un bébé. » (Cf erichimi2.free.fr, un site internet dédié à l’Upc). Le récit fait mention de trois femmes sur les huit membres du cortège, les militantes Poha et Ruth, et la compagne de Um Nyobé, Marie Ngo Njock. Elles ont toutes été assassinées dans la fusillade de la forêt ce jour du 13 septembre 1958, parce qu’elles étaient aux côtés de Um Nyobé et ses camarades de lutte. Qui sont ces trois femmes, où étaient-elles nées, comment s’étaient-elles engagées dans la lutte nationaliste, comment ont-elles pu résister et rester dans les rangs même après l’interdiction de l’Upc en 1955, alors même que beaucoup de camarades hommes s’étaient déjà ralliés au colon, leur mort est-elle moins importante que celle de Um Nyobé, leur sacrifice suprême devrait-il rester dans l’ombre, sous prétexte qu’elles étaient justement à l’ombre des leaders ?  

Devoir de mémoire

Des femmes engagées dans la lutte

Cela ne saurait être ainsi. La figure historique du jour n’est pas  consacrée à un individu, mais à toutes ces femmes qui ont sacrifié leurs vies pour la cause nationaliste dans les forêts en Sanaga maritime, dans les plantations du Moungo, dans les montagnes de l’Ouest. Combien sont-elles, on ne le saura jamais, mais une chose est certaine, elles sont nombreuses qui ont apporté leur soutien et leur chaleur à ceux qui sont les plus en vue, le réconfort moral, les encouragements maternelles. Elles étaient là au moment où tout le monde étaient désespérés, elles ont du prononcer ces mots de réconfort « tu n’es pas seul, je suis avec toi », au moment où certains étaient au creux, complètement affaiblis. Elles étaient là dans les maquis, résistant à la traque des soldats de l’armée coloniale, elles étaient là dans les prisons de Tcholliré, Mantum, Yoko, dans les cellules de Mboppi, de la BBM, dans le train de la mort… Comme l’écrit Pauline Isabelle Ngo Nyouma, diplomate et chercheureen genre, tout compte fait, des statistiques ne seront peut-être jamais rendues publiques, concernant les femmes qui ont souffert des affres du maquis, de la prison, de l’exil, en sacrifiant familles, rêves, ambitions, vies amoureuses….

Si les colons français et l’administration servile laissée derrière eux ont condamné toutes ces femmes à la mort pour certaines, et à des tortures de toutes sortes pour d’autres à cause de leurs convictions, la société contemporaine, elle, ne saurait les condamner… à l’oubli.

Les faire revivre

Comment comprendre cette tendance à l’oubli de ces femmes, pourtant  martyres au même titre que les autres ? Isabelle Ngo Nyouma explique : « Partout, le constat est que l’histoire des nationalismes africains a été essentiellement écrite au masculin, occultant ainsi le rôle non moins important qu’y ont joué les femmes, sur les fronts comme dans les coulisses. Ce désintérêt pourrait s’expliquer par la persistance des préjugés et des stéréotypes, qui confinent la femme africaine de l’époque coloniale à la sphère domestique, la sphère publique étant du domaine exclusif de l’homme, surtout lorsqu’elle concerne une activité aussi virile que la guerre. Mais ce désintérêt n’est certainement pas tout à fait neutre, au regard des responsabilités ou des revendications qui découleraient de l’exposition et de la publicité des vérités historiques souvent dérangeantes. » En d’autres termes, l’histoire des femmes dans la lutte nationaliste pour l’indépendance aurait été volontairement dissimulée, un peu plus que celle de toute la lutte, de peur que les familles et les ayants droit n’exigent réparation, de peur également que ne soient mises à nue les exactions commises sur elles comme les viols, étant donné que la femme, en situation de crise est plus vulnérable, surtout quand toutes les lois et règles morales sont piétinées. Mais la restauration de l’histoire doit être complète, et dépouillée de toute considération de genre. La femme dans l’ensemble n’a pas moins souffert dans les luttes d’indépendance africaine en général et camerounaises en particulier. Son rôle, à bien y voir, a même été parfois déterminant et essentiel, elle a toujours été aux côtés de ceux qui sont célébrés chaque année, confirmant cet adage selon lequel « derrière chaque grand homme se cache une grande femme. » Autant on devrait avoir dans les villes camerounaises des avenues Um Nyobé, Ouandié Ernest, Afana Ossendé, Kingue Abel et autres, autant on devrait en avoir qui portent les noms de Poha et Ruth, ces deux femmes assassinées dans la forêt avec Um Nyobé, il devrait en avoir dénommée « avenue Marthe Moumie, Esther Ngo Manguele, Henriette Ekwé… et on peut en citer. Si les colons français et l’administration servile laissée derrière eux ont condamné toutes ces femmes à la mort pour certaines, et à des tortures de toutes sortes pour d’autres à cause de leurs convictions, la société contemporaine, elle, ne saurait les condamner… à l’oubli.

Roland TSAPI

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