Nation camerounaise : une juxtaposition des communautés

La nation camerounaise s’est laissée supplanter par les groupes identitaires, faut d’un élément fédérateur qui est la langue

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La pluralité des ethnies camerounaise serait-elle finalement une malédiction, alors qu’elle est présentée partout comme un atout ? Il y a désormais lieu de se le demander, car de l’intérieur du pays comme de l’extérieur, le repli identitaire a pris le dessus sur le sentiment national, au point où cette nation n’en arrive plus à exister.  Dans un entretien accordé par l’artiste Adolphe Moundi alias Petit pays à une journaliste sénégalaise, il regrette que « le Cameroun est le seul pays au monde qui est divisé. Vous trouverez à l’extérieur les fêtes des Bafia, des Bamilké, des Bassa,  quand il y a un camerounais qui organise un spectacle, les autres boycottent, ses propres frères et sœurs. C’est une forme de malédiction, elle est en nous et c’est gênant. Chaque village veut réclamer une musique, et ce n’est pas possible. Tout le monde ne peut pas être musicien ou avoir une musique, il faut représenter. D’abord un pays qui n’a pas sa propre langue, ce n’est pas un pays. Pour qu’on puisse se comprendre il faut parler français, une langue qui vient d’ailleurs, qui a voyagé sur 6000 kilomètres, cela veut dire quoi en réalité, on n’existe pas chez nous ici, on fait semblant. A l’étranger les camerounais se combattent, avec les fêtes de chaque village. C’est la haine qui est dans les cœurs là-bas. »

Repli

Un atout mal exploité jusqu’ici

La haine dit-il. Mais dans le fond ce qui est dans le cœur des Camerounais va au-delà de la haine, c’est tout simplement le déni de l’autre. Au-delà des discours politiques, la réalité est toute autre dans les villes du Cameroun. Dans un quartier, le chef de quartier appelle une réunion de tous les résidents pour que l’on réfléchisse sur les problèmes immédiats de sécurité, de salubrité ou autre, très peu d’habitants ou pas du tout s’y intéressent. Quand il fait le porte à porte pour mobiliser et inviter à la réunion, chacun trouve le prétexte de temps et des occupations pour se débiner. Pourtant dans le même quartier, ces habitants trouvent trois fois plus de temps pour participer à la réunion des ressortissants de son village ou de son quartier au village. Le même phénomène se duplique avec plus d’accent quand l’on se trouve  à l’extérieur du pays, comme le relève l’artiste.  Au détriment d’une réunion qui regroupe tous les ressortissants du pays comme cela était le cas dans les années 50 et 60, on retrouve plutôt les réunions des ressortissants de telle région, qui se décomposent à leur tour en réunion des ressortissants du département, de l’arrondissement et même du village parfois. De fil en aiguilles on se retrouve avec des milliers de réunions des ressortissants d’un même pays, lesquelles réunions développement d’ailleurs avec le temps de l’animosité avers les autres, dans une sorte de rivalité dénué de tout sens. La situation s’empire quand les idéaux politiques s’en mêlent, et les politiciens locaux en profitent d’ailleurs pour entretenir la division. L’existence de la « brigade anti sardinard » n’est qu’une illustration.

La langue qui fédère ailleurs

Bien de communautés étrangères vivent au Cameroun en retour, mais il est impensable d’envisager les Chinois se retrouvant dans plusieurs réunions où chacune fait prévaloir sa province d’origine en Chine. Pareil pour les Nigérians, les Sénégalais et j’en passe. Mais depuis l’aube des temps on ne veut pas apprendre la leçon de ceux-là, copier le bon exemple ou chercher à savoir quel est leur secret. Lequel secret est simplement la langue. Le Cameroun serait le seul pays au monde qui n’a pas sa langue. Les Chinois parlent le chinois, les Sénégalais parlent le Wolof, les Congolais parlent le lingala, mais que parlent les Camerounais ? Dans les documents de présentations des pays dans le monde, les caractéristiques identitaires relevées sont souvent la religion pratiquée, la monnaie en cours et la langue parlée. Pour le Cameroun la langue ou les langues sont le français et l’anglais, qui ne sont les langues d’aucun Camerounais. Normal donc que sans aucune langue nationale dans laquelle chaque Camerounais peut s’identifier, ils se replient dans la langue du village, et naturellement ont tendance à ne se sentir en sécurité que parmi ceux qui parlent la même langue. C’est une attitude humaine en effet, quand l’on se retrouve étranger quelque part, que ce soit à l’intérieur du pays ou à l’extérieur, il suffit d’entendre quelqu’un parler sa langue pour se sentir subitement en sécurité auprès de lui, simplement parce que la même langue évoque une appartenance commune et renforce les liens.

Des langues qui divisent ici

De là à s’interroger sur la réelle volonté des politiques de construire une nation camerounaise. Comment peut-on à longueur de discours depuis au moins 1960 parler d’unité du pays, tout en laissant de côté l’élément unificateur qu’est la langue ? Certes, le Cameroun a signé à la veille de la supposée indépendance, le fameux pacte colonial, qui précisait que le pays avait obligation de faire du français la langue officielle et d’éducation. Mais le Cameroun n’était pas le seul pays à signer ces accords. Les autres anciennes colonies françaises signataires des accords similaires ont bien pu imposer une langue nationale à côté du français, ce qui n’a jamais été fait au Cameroun. Conséquence, 60 ans après, on continue d’utiliser des langues d’emprunt à l’école et dans les bureaux. 60 ans après aussi, les Camerounais ont évolué dans la réflexion, ont appris un peu de l’histoire et ont compris que le français ou l’anglais n’étaient que des langues étrangères, dont l’emploi participaient à l’effacement de soi, et le sentiment de rejet de ces langues a également grandi. Aujourd’hui, chacun préfère utiliser sa langue maternelle pour passer un message sérieux, donner une consigne importante. Tant que les gouvernants ne se résoudront pas à franchir le pas vers la construction d’une véritable nation en instaurant l’élément fédérateur qui est la langue nationale, le Cameroun continuera d’être une juxtaposition des communautés linguistiques qui se neutralisent dans les faits, dans une bataille somme toute compréhensible. Le repli identitaire continuera à prospérer, les communautés auront toujours la suprématie sur la nation, et 10 000 discours sur le vivre ensemble n’y feront rien.

Roland TSAPI

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