Monnaie : le kroo existait avant le Cfa

La monnaie imposée par le colon, et qui porte d’ailleurs ses subsides, continue d’être un instrument d’exploitation. Le gouvernement s’y accroche pourtant, comme l’économie, alors qu’avant elle la souveraineté monétaire était bien là

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Le développement d’un pays est intimement lié à la monnaie. La souveraineté monétaire est présentée dans les études économiques comme le seul moyen pour une nation d’assurer son épanouissement économique, disposer de ses ressources et en orienter l’utilisation. La monnaie utilisée au Cameroun jusqu’aujourd’hui est le franc Cfa, une monnaie imposée par la France coloniale. A ce jour aussi, on ne compte pas les réflexions des hommes politiques, des économistes et des chercheurs locaux, démontrant les conséquences désastreuses de cette monnaie sur le développement. A ces réflexions sur le plan local, s’ajoutent les multiples publications à l’international sur le côté crime économique de cette monnaie. « le franc cfa et l’Euro contre l’Afrique de Nicholas Agboyou, sortir l’Afrique de la servitude monétaire, à qui profite le franc Cfa de Kako Nubukpo, l’arme invisible de la Francafrique, une histoire du franc cfa de Anny Piggeaud et Ndongo Samba Sylla, Monnaie, servitude et liberté de Joseph Tchundjang Pouemi pour ne citer que ces quelques-uns, sont autant d’ouvrages déjà écrits et publiés sur le sujet. Dans un éditorial de l’hebdomadaire  jeune Afrique du 16 décembre 2019, le directeur de la rédaction de ce magazine François Soudan disait « Alors que la quasi-totalité des pays membres de la zone franc célébreront en 2020 le soixantième anniversaire de leur indépendance, il est plus que temps de couper, avec précaution, ce cordon ombilical monétaire qui trouve ses racines dans le processus de précolonisation complémentaire de la traite négrière. »

Monnaie locale, le Kroo

Le franc Cfa d’où vient-il en réalité ? Dans une publication de Kum’a Ndumbé III qui retrace les misères des Camerounais et les techniques de déshumanisation par les colons, on lit : «  Les Allemands vont s’acharner sur les Camerounais d’origine, les Duala, car c’est en les cassant qu’ils pourront dominer l’ensemble du pays. Les Européens n’avaient pas le droit de faire du commerce sur la terre ferme, ils étaient obligés de rester sur leurs petits bateaux appelés « hulks ». Des blocus commerciaux contre ces Camerounais qui détiennent le monopole du commerce export-import seront érigés par les Européens le 12 septembre 1884, puis en 1886 et en 1889. Par un arrêté du 19 juin 1895, le gouverneur allemand interdit purement et simplement tout commerce aux Duala, détenteurs du monopole commercial, un autre arrêté de police interdira aux Duala l’emploi d’ouvriers wey, disponibles dans la région côtière. Beaucoup de Camerounais, même la plupart de nos éminents économistes,  ne savent pas qu’à l’arrivée des Européens chez nous, ils vont trouver une unité monétaire, le kroo (kru, croo ou crew), pour les transactions internationales, et le mbom pour le commerce à l’intérieur du pays. Or, en 1884, 1 kroo camerounais valait 20 Mark du Reich allemand. Un kroo se décomposait en 4 keg, 8 piggin, ou 16 bar. Un mbom valait 12 bar, soit 15 Mark, même si le mbom ne se négociait pas avec le mark, parce destiné uniquement aux transactions à l’intérieur du pays. Dès que les Allemands prennent le pouvoir chez nous, ils dévaluent l’unité monétaire camerounaise et établissent la parité 1 kroo à 12 Mark, puis survient une deuxième dévaluation de 1 kroo à 10 Mark, et pour mettre fin à tout cela, un décret du gouverneur du 6 avril 1894 supprime les transactions en kroo et impose le Reichsmark allemand comme seule unité monétaire de transaction sur notre territoire. C’est donc depuis ce 6 avril 1894 que nous perdons notre souveraineté monétaire et que nous utilisons une monnaie qui n’est pas la nôtre, même si les Comptoirs Français d’Afrique en abrégé CFA se muent de 1945 à 1958 en Communauté Française d’Afrique, encore CFA, et  se déclinent aujourd’hui en Communauté Financière Africaine toujours CFA. »

Une variante du cfa, toujours en vigueur

Instrument fatal de pillage

Le 15 août 2019, Michel Santi, économiste et ancien financier franco-suisse, qui conseille depuis 2005 plusieurs banques centrales a publié un article intitulé « Franc CFA, ou l’impérialisme à la française ». Il explique que les mots Franc CFA  à eux seuls symbolisent l’expérience macro-économique le plus synonyme d’asservissement de toute l’Histoire de l’Humanité, Le CFA a en effet présidé au pillage en règle de l’Afrique: de fait, sous une apparence légale, la France a freiné le développement de quasiment tout un continent – évidemment à son plus grand avantage.

D’après lui, « le franc CFA reste l’instrument idéal pour maintenir sous tutelle ces nations par l’ancien colonisateur qui a, de manière historique et chronique, imposé à cette monnaie une valorisation artificiellement haute (vis-à-vis du Franc Français puis de l’Euro) dans le seul but de rendre plus attractives les exportations françaises en direction du réseau CFA, et afin que les exportations de ces pays africains vers le reste du monde soient plus chères, confortant ainsi leur entière dépendance à l’endroit de Paris. Sous un vernis de paternalisme et d’octroi de protection assuré à des nations réputées incapables de se gérer elles-mêmes, le CFA a, en réalité, donné un blanc-seing à la France qui a pu à loisir se procurer toutes sortes de marchandises africaines quasi gratuitement…. Pour défendre ses intérêts vitaux et pécuniaires intimement liés au CFA, la France n’a jamais lésiné sur les moyens ni reculé à faire régner la peur, voire le chaos. La fameuse et tristement célèbre «coopération» masque désormais difficilement la déstabilisation politique et économique, quand ce ne fut pas littéralement la violence, orchestrées par la France afin de maintenir le CFA, et dissuader toute velléité de s’en défaire. »

Et elle réussit bien jusqu’ici. Certains gouvernements africains du pré carré français s’accrochent à cette monnaie coloniale comme une sangsue à la peau. Au Cameroun le sujet n’a officiellement jamais été à l’ordre du jour. Les députés à l’assemblée nationale n’en parlent pas, aucun ministre des finances n’y fait allusion, l’on se comporte comme si le Cameroun n’avait jamais eu sa propre monnaie. Paradoxalement l’on soutient dans les discours que le Cameroun existait bien avant l’arrivée des colons. Cela n’est pas seulement vraie sur le plan géographique, démographique et politique, cela est aussi vrai sur la plan économique. Laquelle économie était même plus organisée et fonctionnait avec deux monnaies, l’une pour les échanges extérieurs et l’autre pour les échanges intérieurs. Et ce pays-là ne se portait pas aussi mal.

« Comme un soleil ton drapeau, fier doit être», est l’un des extraits de l’hymne national, mais c’est à se demander quelle fierté un pays peut avoir, en utilisant une monnaie qui porte les stigmates de la colonisation, synonyme d’asservissement et d’exploitation. 

Roland TSAPI

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