Mœurs : la violence devenue mode de vie

Elle fait désormais partie du quotidien des Camerounais, qui semblent ne plus exister sans l’exprimer d’une manière ou d’une autre. La société étant devenue un terrain favorable à sa manifestation

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Le 23 juillet 2020, un chauffeur de taxi succombait dans un hôpital de la ville de Douala, victime des violences physiques. D’après son épouse, il avait été interpellé la veille par des éléments de la force de l’ordre suite à un mauvais stationnement, et emmené au commissariat du 6eme arrondissement. Ce service public où il devrait être traité avec dignité comme être humain, a plutôt été un Golgotha. Que lui reprochait-on en réalité ? Pas grand-chose, en tout cas rien qui méritait une condamnation à mort. A Douala toujours, dans la nuit du 22 au 23 juillet,  le maréchal de Logis chef Armel Joseph Liempine et le gendarme major Nyouleu Yatcho subissaient une violence inouïe dans le terminal d’embarquement d’une agence de voyage, pour une affaire de toilette non payée après utilisation. Assommé à l’aide d’un morceau de bois, le premier va y laisser la vie à l’hôpital quelques heures plus tard. Les deux étaient aussi victimes d’une violence gratuite de la part de ceux qui n’étaient en rien menacés. Le 26 juillet 2020, cette fois au village  Metack, dans le département de la Lekié  région du Centre, c’est un homme qui a tué son propre fils à coup de poignard. Du nom de Severin Mvogo, ce cultivateur de cacao dans le village, a choisi de punir cet enfant de la peine de mort, au motif que la victime l’accusait de sorcellerie. Suffisant pour qu’il le passe sous son couteau assassin. Les cas de violence au quotidien dans la société camerounaise, on peut en citer à profusion. Et chaque jour qui passe, elle se fait remarquer sous diverses formes : dans la parole, les écrits, les attitudes, les actes. De la plus haute classe jusque dans la rue, elle est présente, elle rythme presque la vie de tous les jours, elle est partout. A la maison, dans le taxi, sur la moto, au lieu du travail, elle est devenue une façon d’être.

Frustrations

Toute violence repose sur la volonté de soumettre quelqu’un, contre sa volonté, par le recours à la force. La notion a depuis l’aube des temps fait l’objet des débats philosophiques. Et deux grandes thèses s’opposent. Certains pensent comme le philosophe anglais Thomas Hobbes que “l’homme est un loup pour l’homme”, par nature. Des passions naturelles pousseraient l’homme à violenter et à porter préjudice à son égal, la société aurait alors pour vocation de pacifier la vie de groupe, notamment par l’instauration des lois. A l’inverse, d’autres penchent pour la théorie de Jean-Jacques Rousseau pour qui l’homme est bon, c’est la vie sociale qui creuse les inégalités qui peuvent conduire à la violence. L’homme est ainsi rendu violent par la vie sociale.

Moto taxi comme métier de substitution

Cette dernière thèse est celle que soutiennent les psychologues et les sociologues camerounais, s’appuyant sur l’analyse du contexte. Si la violence est devenue une forme d’expression, c’est la résultante d’une somme de frustrations accumulés sur le temps, et surtout le sentiment d’injustice. Le chômage occupe dans la liste des causes de la violence une bonne place. Les jeunes sortis des écoles de formations ou simplement des produits des facultés, peinent à trouver de quoi manger, et ceux qui veulent à tout prix s’affranchir du joug familial sont obligés de se reconvertir dans des métiers sans aucun lien avec le cursus scolaire. Cela ne se fait pas toujours de gaieté de cœur. Surtout que dans le même temps, ils voient leurs camarades de banc, moins brillants, être recrutés, sans que les critères ne soient lisibles. Certains trouvent des emplois où ils sont payés au rabais et subissent au quotidien des humiliations de toutes sortes. A côté de ceux qui ont eu la chance de bénéficier d’une éducation, il y a ceux qui n’ont pas eu cette chance, parfois faute de moyens, et qui écument les rues à longueur de journée.

Enfants de la rue, la violence pour exister

Les règles sociales effacées

Dans une étude publiée dans les années 2000, le sociologue Valentin Nga Ndongo de l’Université de Yaoundé I listait également l’inaccessibilité aux services sociaux les plus élémentaires : eau potable, électricité, téléphone, logement etc. Certains secteurs de la ville étant tellement enclavés et sous-équipés  qu’ils s’apparentent à ces zones de non droit. De même, toujours selon le même auteur, la crise économique aidant, on assiste comme à un élargissement de la fracture sociale, avec des gens de plus en plus pauvres et démunis et des gens de plus en plus riches qui au demeurant, n’hésitent pas à exposer, de manière ostentatoire et provocante, leurs richesses et leurs biens souvent mal acquis, entraînant ainsi « l’irruption ou la révolte des pauvres », comme le disait Jean Marc ELA. Valentin Nga Ndongo ajoute « Quoi qu’il en soit, l’une des causes principales du développement des différentes formes de délinquance, c’est l’anomie dans laquelle semble évoluer et se complaire la société camerounaise. Mot d’origine grecque et introduit par le sociologue Émile DURKHEIM, l’anomie (a-nomos, sans norme), signifie à la fois l’absence de règles ou de normes sociales, leur affaiblissement ou leur caractère contradictoire, de sorte que les acteurs sociaux ne savent plus comment diriger leurs conduites, ce qui est juste ou injuste, ce qui est permis ou interdit. Le développement anarchique des quartiers spontanés, l’occupation sauvage de la rue, participent de cette anomie qui a pour corollaires l’impunité et l’incivisme. » L’auteur invoque également cette remarque de Pascaline MENONO dans un entretien du 14 juillet 2000: “Il y a un malaise, nous vivons dans un système où les valeurs sont en crise. Et cette crise est entretenue par l’État. Il y a une complicité du pouvoir dans l’insécurité. »

Comment on sort de cette spirale de violence ? Là est toute la grande question. La réponse se trouve sans doute dans une refonte complète des valeurs et le rétablissement de la justice à tous les niveaux, ce qui pourrait faire reculer le sentiment de frustration qui fait désormais corps avec bon nombres de Camerounais !

Roland TSAPI

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