Mœurs : la société du gain facile

Le produit social des gouvernements successifs du Cameroun a une autre conception du travail, celle de pas de travail du tout mais de la richesse par des moyens détournés. Un piège dans lequel bon nombres ne cessent de tomber, mais qui continue d’attirer d’autres

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« J’avais versé 5 millions, j’espérais avoir 24 millions en 9 mois, je n’ai même pas reçu un franc ». C’est ainsi que se plaignait le 15 octobre 2020 à Douala devant  caméras et micros, une dame assez avancée en âge. Elle fait partie des clients estimés à un millier, d’une société de placement d’argent qui leur avait promis de fructifier les sommes d’argent qui lui seraient confiées, à concurrence de 35% par mois. En versant donc 5 millions de francs Cfa, la dame espérait que cet argent produirait 1 750 000 francs chaque mois pendant qu’elle dormait chez elle. Et elle n’était pas la seule. Parmi les victimes on compte des cadres d’entreprise, des commerçants et autre trésoriers des tontines. Le problème est qu’aujourd’hui les millions misés ont disparu, les dirigeants qui se présentaient comme des messies ont fait comme le vrai messie, ils se sont envolés dans les airs, les portes du bâtiment que les victimes franchissaient comme les portes du paradis sont désormais insolemment closes devant elles. C’est l’enfer en somme. Sauf que jusque-là elles n’ont pas compris que quand vous tombez dans un trou, il faut arrêter de creuser. Elles se sont constituées en collectif des abusés d’Africa’lif, du nom de cette société à la générosité sans limite, pour saisir un avocat. Lequel a obligation des moyens mais pas de résultats, c’est-à-dire que les honoraires de l’avocat doivent être obligatoirement payés, mais rien ne garantit qu’à l’issue des procédures engagées devant le tribunal de Grande Instance de Douala, et Dieu sait combien de temps elles vont durer, ces victimes rentreront dans leurs capitaux au minimum.

D’après les premières informations recueillies par les médias et confortées par l’avocat saisi, l’entreprise avait été créée en 2018 et présentait ses activités initiales comme le e-commerce et le marketing de réseau. En fin d’année 2019, elle lance le nouveau produit magique baptisé Swap, avec pour slogan « votre argent travaille pour vous. » Sauf qu’elle n’était pas connue par l’Etat car n’ayant aucune existence juridique, et ne disposait pas non plus, ce qui est normal d’ailleurs sans existence juridique, d’un agrément de la Commission bancaire d’Afrique centrale lui autorisant à faire des transactions financières comme des placements. Elle a tout de même réussi d’exploit de fonctionner pendant deux ans, avec même une agence à Yaoundé, et laisse derrière elle des centaines de familles qui y ont laissés d’énormes sommes d’argent. Tout le contraire d’un kiosque de vente de biscuits et de savons dans un sous quartier, qui est scellé un mois juste après son ouverture pour défaut de paiement d’impôt libératoire, ou un bar en ville qui n’a pas besoin de fonctionner pendant une semaine pour que l’administration soit au courant qu’elle n’a pas de licence.

Goût de l’argent facile

La dame et ses compagnons d’infortune sont-ils à plaindre ou à apitoyer, ou les deux à la fois ? On ne peut cependant ignorer leur naïveté, cette facilité à se laisser embarquer dans des aventures incertaines juste pour l’amour de l’argent facile. Une sagesse camerounaise dit que « celui qui découvre une fortune ne fait pas le bruit pour ameuter du monde ». Suffisant pour sentir le roussi derrière certaines offres. Si ceux-là qui proposent de faire fructifier l’argent des tiers  savaient vraiment comment le faire, ils ne viendraient jamais le dire, ils fructifieront le leur en silence, ils n’ouvriraient jamais un comptoir pour proposer leurs services. C’est tout simplement la version moderne du charlatan qui vit dans une misère indescriptible au fond d’un village perdu, et qui reçoit chaque jour des visiteurs à qui il promet la richesse, tout en étant dépourvu, comme s’il lui était interdite cette richesse. Et si jamais il donnait à d’autres ce qu’il ne peut consommer lui-même, facile alors de comprendre qu’il s’agit d’un poison. C’est ce poison mental que les victimes d’Africa’lif ont consommé, qui risque de les emporter aujourd’hui. Réfléchissons un peu : pensez-vous que s’il existait une technique pour faire fructifier à 35% son argent, les maitres de la finance mondiale ne l’auraient pas déjà découvert ? Si cela était possible, tout fonctionnaire irait déposer son premier salaire dans une telle structure, irait jouer au songho et reviendrait chaque fin du mois au guichet. Même la banque la plus riche du monde ne peut pas se le permettre. En Afrique centrale et au Cameroun, le taux en vigueur au sein de la BEAC est de 2.45% par an et non par mois, et peut varier à la hausse et à la Baisse en fonction des banques locales. En clair pour un montant de 100 000 FCFA versé le 1er janvier 2020, vous allez percevoir 2 450 FCFA d’intérêts en fin de l’année, c’est-à-dire 204 francs exactement par mois. Ainsi, dans le cas d’espèce, la dame aurait versé ses 5 millions dans une banque classique qu’elle aurait eu à la fin de l’année 122 500 francs. C’est bien loin de ses 24 millions espérés en 9 mois, mais au moins son capital n’aurait souffert de rien.

Produit de la société

Mais tout en relevant la responsabilité individuelle, il faut reconnaitre que les victimes de cette énième arnaque, après la Mida ou Famm Cameroun pour ne citer que ces quelques-unes, symbolisent le type de citoyen que les gouvernements successifs du Cameroun ont façonné pour la société. Une société de jouissance et de la course vers l’argent facile, où l’on peut croire à des slogans complètement dépourvus de bon sens, du genre « votre argent travaille pour vous. » Où l’on a intégré que la famille doit cotiser de l’argent et le placer pour le passage d’un enfant à un concours qui ouvre les portes de la fonction publique, et une fois intégré il pourra ne pas travailler et avoir toujours le salaire à la fin du mois, ou il pourra simplement transformer son poste de travail en comptoir et faire des recettes journalières substantielles, surtout quand il a la chance d’être dans le corps des impôts, de la magistrature, de la police, du cadastre et affaires foncières ou de la douane, si l’on s’en tient aux rapports successifs de la Commission nationale anticorruption sur l’état de la corruption au Cameroun. C’est cette société qui est encore et toujours en constante reproduction.

Roland TSAPI

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