Mœurs : la satisfaction dans le crime

L’environnement socio-économique et politique du Cameroun est propice à la fabrication des profils de tueurs sans remords, d’où la banalisation des meurtres dans lesquels les auteurs semblent désormais trouver un certain soulagement.

Le Cameroun est désormais traversé par une vague de violence, et sous toutes les formes. En 48 heures, entre le 8 et le 10 mai 2022, pour dire le moins, deux histoires dramatiques ont occupé l’actualité. A Sangmélima, dans la région du Sud, une femme a été abattue à bout portant dans la nuit du 8 au 9 mai par son voisin qui rapporte-t-on, cherchait sa compagne qui devait être réfugiée chez elle suite à une dispute. L’homme qui serait un chasseur, n’a trouvé mieux que de prendre son fusil pour aller à la recherche de sa concubine qui avait réussi à s’échapper. En ouvrant la porte aux environs de 20 heures 30, la voisine était couchée sur son canapé aux côtés de sa fille malade, et sans réfléchir il a vidé son chargeur dès qu’il a mis les pieds au salon. La victime, prénommée Flore, âgée de 36 ans, a éclaboussé de son sang sa petite fille qui dormait à ses côtés. L’affaire a pris une autre ampleur à partir du moment où on affirme que l’homme a tué sa voisine par erreur. Mais s’il s’est trompé sur la personne, il ne s’est pas trompé sur l’acte, qui était bien prémédité, il est sorti de chez lui pour aller tuer, ce qui justifie qu’il ait pris son fusil en première intention. A Bafoussam, dans la journée du 10 mai, un élève sur le chemin retour a trouvé la mort. Poignardé par des agresseurs qui avaient pour première intention de tuer, à la moindre résistance, sinon, a-t-on besoin dans ce milieu, d’avoir une arme blanche pour agresser un élève seul sur un chemin perdu, si l’intention est de lui prendre son argent de poche qui n’est pas supposé être assez, en admettant que l’élève ne doit pas aller au lycée avec le téléphone qui est présenté ici comme l’objet convoité ?  Ghoda François Xavier âgée de 18 ans de la classe de lower 6 au lycée Bilingue de Bafoussam est ainsi mort, gratuitement.

Dans cette spirale de violence, on peut remonter au début du mois de mai 2022, pour faire cas de cet autre meurtre tout aussi gratuit. Le 1er mai, le soldat de 2eme classe Enioki Joel du Bataillon d’intervention rapide se rendait dans son village natal par Melong. A bord d’une moto, il trouve son chemin sur les pistes étroites obstrué par une voiture en panne. Il ordonne au chauffeur de libérer la voie publique, mais ce dernier ne peut pas, pas qu’il ne veut pas. S’ensuit une altercation au cours de laquelle le soldat fait usage de son couteau de combat et atteint le chauffeur à la poitrine. Les populations s’en mêlent, prennent le temps de le ligoter des pieds et des mains avant de le lyncher à mort. Ce qui provoquera une autre vague de violence entre les populations du village dont est originaire le soldat et celles dites allogènes. Ici encore, ôter la vie à un être humain a été en première intention, que ce soit pour le soldat quand il fait usage de son couteau, ou pour les populations qui prennent plaisir à le ligoter par la suite avant de le lyncher.

« En prison, j’ai rencontré quelqu’un avec qui j’ai discuté sur des sujets variés : la religion, la politique, la vie en prison etc. et à la fin je lui ai demandé pourquoi il était en prison, il m’a répondu spontanément et sans réfléchir : Père, on m’accuse d’avoir tué 33 personnes, alors que je n’en ai tué que 13. Cette réponse m’a étonné. En effet ; si tuer un fœtus est un crime, comment banalise-t-il le meurtre de 13 personnes ? »

L’amour de tuer

Ôter la vie est donc devenue une envie, mieux, un jeu dans la société camerounaise. « Je vais te tuer » est même l’une des expressions les plus usitées lors des disputes entre jeunes ou adultes, et comme disent les psycho-sociologues, la parole traduit la pensée, ou pour emprunter de la bible, de l’abondance du cœur la bouche parle. Dans les mémoires d’un prisonnier politiques de Jean Baptiste Homsi, intitulés Cameroun, le pouvoir du mensonge, l’auteur raconte des faits vécus pendant son séjour à la prison de Kondengui du 29 janvier  au 5 octobre 2019, qui relèvent de la banalisation du meurtre dans la société camerounaise. « En prison, j’ai rencontré quelqu’un avec qui j’ai discuté sur des sujets variés : la religion, la politique, la vie en prison etc. et à la fin je lui ai demandé pourquoi il était en prison, il m’a répondu spontanément et sans réfléchir : Père, on m’accuse d’avoir tué 33 personnes, alors que je n’en ai tué que 13. Cette réponse m’a étonné. En effet ; si tuer un fœtus est un crime, comment banalise-t-il le meurtre de 13 personnes ? » Un autre prisonnier, qui voulait devenir pasteur, lui a également avoué sans remords qu’il devait son incarcération au fait qu’il avait tenté de tuer un prêtre alors qu’il était chrétien catholique. Quand il venait à la messe, il constatait qu’on adorait trop le prêtre, et cela l’énervait, d’où sa décision de le tuer en cachant un couteau sous sa tenue de la chorale. Son coup avait manqué et il s’est retrouvé en prison, où son intention était de devenir pasteur.

Les détournements massifs des biens publics, le train de vie ostentatoire des dirigeants aux côtés des populations sans eaux et sans table banc à l’école, l’accaparement grossier des terres par des hauts placés, la longévité au pouvoir exécutif et législatif, aux postes ministériels ou de direction des entreprises publiques, la tribalisation des nominations, le clientélisme à l’entrée des grandes écoles, tout cela créé des frustrations qui jouent un rôle déterminant dans l’attitude de ceux qui ont tendance à ôter la vie des autres, soit par vengeance, soit pour éliminer une menace.

Société suicidaire

Comment la société camerounaise est-elle devenue autant suicidaire, aussi extrémiste ? Pourquoi l’acte de tuer, d’ôter la vie à un autre est-il devenu banal ?  Les psychologues expliquent que ceux qui tuent sans remords sont habités par une absence totale d’empathie et de culpabilité, ajouté à de la frustration. Ils ne font plus de différence entre le bien et le mal non plus, et ils ne se sentent pas coupables aussi parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas punis, ou qu’ils ont les moyens d’échapper à la punition. La construction sociale et la gouvernance au Cameroun offrent hélas des conditions propices à la fabrication de ce type de profil. Les détournements massifs des biens publics, le train de vie ostentatoire des dirigeants aux côtés des populations sans eaux et sans table banc à l’école, l’accaparement grossier des terres par des hauts placés, la longévité au pouvoir exécutif et législatif, aux postes ministériels ou de direction des entreprises publiques, la tribalisation des nominations, le clientélisme à l’entrée des grandes écoles, tout cela créé des frustrations qui jouent un rôle déterminant dans l’attitude de ceux qui ont tendance à ôter la vie des autres, soit par vengeance, soit pour éliminer une menace. Dans cette logique, on peut se demander  si la violence observée au quotidien dans la société d’en bas, n’est-elle pas le juste  reflet d’une autre violence pratiquée dans la société d’en haut ?  

Roland TSAPI

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