Marche vers l’unité : les graines de la haine

Depuis les fondements de la réunification, tout était fait pour qu’elle éclate tôt ou tard. La crise anglophone n’est qu’une des manifestations de la division créée par l’acte d’unification

Dans les trois précédents éditoriaux, nous avons revisité la genèse de la réunification du Cameroun Occidental et du Cameroun oriental, dont le 50 ème anniversaire se célèbre ce 20 mai 2022. Pour constater que les leaders du Cameroun britannique ont commencé par perdre des privilèges de pouvoir dans la Fédération, du moment où celui qui avait les pleins pouvoirs et régnait sur le Cameroun britannique, devenait dès les premières heures un second, chapeauté par le président de république fédérale, Ahmadou Ahidjo. Premier niveau de perte de pouvoir. Ensuite, ils ont été contraints d’abandonner leurs partis politiques pour adhérer à celui d’un autre, sans avoir la possibilité d’y occuper un poste de décision comme ils pouvaient le faire auparavant. Deuxième niveau de perte de pouvoir. Enfin, le peu de privilèges que leur accordait la Constitution fédérale a été progressivement sucré par une modification de la constitution devenue une obsession pour Ahmadou Ahidjo, qui au final les a réduit bien en deçà d’un second rôle. Ils n’en avaient plus, si oui celui de bouche trou pour faire le nombre et donner l’impression qu’ils existent encore. La suppression du poste de vice-président aura été le coup de saumon fatal. C’était de quoi renvoyer l’occupant de ce poste errer dans les rues de Yaoundé, ne sachant ce qu’il devenait. Les deux Etats fédérés du Cameroun ont ainsi été réunis dans les textes, mais les cœurs se sont désunis à jamais dans la réalité. Les membres des deux camps pouvaient désormais faire de temps en temps une paix des braves, faire des accolades d’hypocrite, mais la rancune est restée tenace. Il n’est pas exclu que les leaders anglophones, frustrés sur toute la ligne, sont rentrés partager leur déceptions avec des proches, et comme une trainée de poudre cette déception s’est répandue dans la communauté anglophone, s’est implantée dans les esprits et est devenue une rancœur avec laquelle les enfants naissent et grandissent, et peu comme les palestiniens naissent et grandissent avec l’idée ferme que leurs ennemis éternels ce sont les juifs. Ce qui est appelée aujourd’hui la crise anglophone, n’est qu’une manifestation de ce mal être dont les origines datent de la Fédération, et qui se sont empiré avec la réunification de 1972.

Dit autrement, la réunification a été pour les ressortissants du Cameroun britannique, le remplacement du colon anglais par le colon camerounais, avec en prime le mépris de sa langue, et en moins, l’indirect rule qui leur permettait sous la domination britannique de contrôler le pouvoir au niveau local.

Crise anglophone

Célébration de l’unité

En 1984, deux ans après son arrivée au pouvoir, le président Paul Biya a parachevé l’œuvre de son prédécesseur, en procédant une fois de plus à la modification de la Constitution pour revenir de la République unie du Cameroun de 1972, à la République du Cameroun tout court. Pour les leaders anglophones dont la pilule de 1972 était restée en travers de la gorge, cela n’était autre chose que de l’assimilation. Jadis on parlait de république du Cameroun sans les deux régions anglophones, désormais on parle de République du Cameroun incluant ces deux régions, comme si elles n’avaient jamais existé de manière autonome. Entre 1995 et 1996, le Southern Cameroons National Council (SCNC) se déclare officiellement,  avec des positions sécessionnistes clairement exprimées. L’objectif étant de préserver la spécificité anglophone en la dotant de garanties institutionnelles et constitutionnelles. La fragilité de l’unité s’est davantage déclarée avec la crise anglophone depuis 2016. David Abouem A Tchoyi, un ancien gouverneur de la province du Nord-Ouest, qui jadis a fait partie d’une commission mise sur pied par Ahmadou Ahidjo pour étudier le problème anglophone, explique que cette crise a six facettes : 1- La critique de l’Etat centralisé ; 2- Le transfert des centres de décision de Yaoundé, loin des populations et de leurs problèmes ; 3- Le non-respect des engagements relatifs à la prise en compte, de manière équitable, des cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives…héritées des anciennes puissances administrantes ; 4- Le non-respect des promesses solennelles faites pendant la campagne référendaire ; 5- Le changement du nom de l’Etat : remplacement de « la République Unie du Cameroun » par « la République du Cameroun » ; 6- Le non-respect du bilinguisme dans le secteur public, bien que la Constitution fasse du français et de l’anglais deux langues officielles d’égale valeur. Dit autrement, la réunification a été pour les ressortissants du Cameroun britannique, le remplacement du colon anglais par le colon camerounais, avec en prime le mépris de sa langue, et en moins, l’indirect rule qui leur permettait sous la domination britannique de contrôler le pouvoir au niveau local.

« c’est comme à un moment donné, on disait qu’il ne faut pas parler du fédéralisme. On peut parler de fédéralisme, de sécession… autour d’une table. On peut parvenir, pas avec tout le monde, mais avec la majorité, à un consensus sur un certain nombre de points importants…Ce qui nous reste à faire est un travail endogène. C’est nous qui devons réfléchir et voir comment tendre la main, discuter avec ces gens. Il y en a qui la refuseront, c’est sûr. Mais, ce n’est pas parce que deux personnes ont refusé ma main que les dix autres qui ont accepté de la prendre vont être assimilés à ces deux»

Revoir le fond

Des soldats victimes de la crise anglophone

Ces graines de la division implantées depuis le début, ont pris le temps d’arriver à maturité, et de se manifester de diverses façons. Mais le pouvoir de Yaoundé, hier comme aujourd’hui, continue de vivre dans l’illusion selon laquelle ce qu’il dit et décide est vrai. Il croit encore que scander à longueur de discours et ce pendant des années, que le Cameroun est uni, le rend uni. Face à un problème anglophone né d’une unité mal ficelée, il continue de faire la sourde oreille ou la politique de l’Autriche, multipliant les moyens pour casser le thermomètre croyant par la faire baisser la fièvre. Des solutions simplistes sont pourtant proposées, pour que l’on parle d’un même langage de  l’unité. David Abouem A Tchoyi, par ailleurs membre de la Commission Nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme disait à l’émission « C Politik », sur la Crtv, le mardi 6 octobre 2020 : « c’est comme à un moment donné, on disait qu’il ne faut pas parler du fédéralisme. On peut parler de fédéralisme, de sécession… autour d’une table. On peut parvenir, pas avec tout le monde, mais avec la majorité, à un consensus sur un certain nombre de points importants…Ce qui nous reste à faire est un travail endogène. C’est nous qui devons réfléchir et voir comment tendre la main, discuter avec ces gens. Il y en a qui la refuseront, c’est sûr. Mais, ce n’est pas parce que deux personnes ont refusé ma main que les dix autres qui ont accepté de la prendre vont être assimilés à ces deux». Autrement dit, on peut extirper les graines de la haine dans le fruit Cameroun, cela est toujours possible, afin que l’unité ne se fête plus dans la désunion

Roland TSAPI

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