Marche vers l’unité : le ver était dans le fruit

Les bases de l’unité nationale, posées par la fusion de tous les partis politiques en un seul, et la modification à un rythme soutenue de la Constitution, renfermaient surtout les germes de la division, encore invisibles à l’époque

L’unité nationale acquise dans le Constitution, mais pas dans les cœurs, le président Ahmadou Ahidjo s’employa par la suite habilement à la faire accepter, et aménagea un système dans lequel il était tout puissant. Déjà, depuis 1961, la constitution fédérale prévoyait un poste de vice-président qui devait revenir aux anglophones. D’après l’article 8, il assistait dans sa mission le chef de l’Etat, mais dans les faits il n’était qu’un laquais sans importance, que ce soit John Ngu Foncha de 1961 à 1970, ou Solomon Tandem Muna de 1970 à 1972. Ils étaient simplement chargés de l’expédition des affaires courantes du gouvernement fédéral pendant les absences de Ahidjo, sous étroite surveillance du ministre de l’Administration territoriale. En temps habituel, le président de la république se bornait à les consulter sur les décisions qu’il était amené à prendre. Les avis qu’émettaient Foncha ou Muna n’étaient nullement contraignants. La vice-présidence produisait également quelques textes réglementaires plus ou moins insignifiants. Finalement, le seul pouvoir du vice-président de la Fédération était virtuel : en cas de vacance de la présidence, il assumait la fonction jusqu’à l’élection d’un nouveau président, organisée dans un délai maximum de 50 jours, d’après l’article 10 de la Constitution fédérale. Cette clause est demeurée inutilisée, et comme si cela ne suffisait pas, la vice-présidence fut purement et simplement supprimée dans la Constitution de 1972. Ahidjo ne voulait sans doute plus être encombré, et avait opéré là un autre passage en force pour le contrôle total du pouvoir. L’unité devait se faire à sa guise, selon les règles fixés par lui et lui seul.

En dehors des institutions dont le fonctionnement était régi par la Constitution déjà aménagée pour concentrer tous les pouvoirs entre les mains du président de la république, les statuts du parti lui conféraient aussi, d’une manière explicite les pleins pouvoirs en tant que président du parti.

Omniprésence

Le président Ahmadou Ahidjo, à la manœuvre

Comme président du parti et Chef de l’Etat, Ahmadou Ahidjo contrôle tout. Etre maître de l’organisation de l’organe directeur du parti revient aussi à contrôler les Assemblées. C’est celui-ci en effet qui « accorde les investitures aux consultations populaires », en liaison avec les sections départementales et les autorités préfectorales. Dans la pratique, Ahidjo suit de très près la sélection des candidats. Pour les élections locales, les bureaux départementaux de l’Unc accordent les investitures en collaboration avec les autorités préfectorales et sous le contrôle distant de Yaoundé. Il s’agit néanmoins d’une liberté déléguée et surveillée dont le président de la république fixe les bornes, plus ou moins explicitement. Par ce mécanisme il a la main mise sur les élus dans les institutions, qui lui doivent leurs investitures, et par ricochet reconnaissance, pour ne pas dire simple obéissance. L’autorité judiciaire est elle aussi soumise au président de la république qui est garant de son indépendance et nomme les magistrats. L‘assistance déjà symbolique que lui prodiguait dans cette mission le Conseil fédéral de la magistrature avait encore été allégée dans la Constitution de 1972.

Ahidjo et Foncha, des tractations biaisées

Les successions dans les chefferies traditionnelles sont aussi désormais surveillées de près par les responsables administratifs locaux. Le Chef de l’Etat est également celui-là qui nomme aux emplois civils et militaires, aux termes de l’article 8 de cette constitution de 1972. Gouverneurs, préfets et sous-préfets, secrétaires généraux des gouverneurs, dirigeants des entreprises d’Etat, les forces armées, les secrétaires généraux dans les ministères, les directeurs généraux et leurs adjoints…En définitive, il n’est pas d’autorité politique ou économique qui ne relève, directement ou indirectement du président Ahmadou Ahidjo. D’après l’instruction générale numéro 13/Cab/PR sur l’organisation du travail gouvernemental cité par François Bayard, « il résulte de la Constitution que le Président de la République est le seul détenteur du pouvoir exécutif, toutes les décisions relevant de l’Exécutif, qu’elles aient un caractère réglementaire ou individuel ne peuvent être prises que par lui ou en vertu d’une délégation expresse de sa part.» En dehors des institutions dont le fonctionnement était régi par la Constitution déjà aménagée pour concentrer tous les pouvoirs entre les mains du président de la république, les statuts du parti lui conféraient aussi, d’une manière explicite les pleins pouvoirs en tant que président du parti. Il est chargé d’en assurer la bonne marche, de le représenter auprès de toutes les administrations publiques et privées, et surtout de définir par les discours programmes la politique générale du parti. Ces pouvoirs, il les exerce seul.

La loi en main, les institutions législatives, judiciaires et administratives sous contrôle, plus rien ne lui faisait obstacle. Il fallait consolider l’unité nationale, plus pour atteindre un dessein politique que pour garantir le bien-être des populations, et surtout sans attention particulières aux spécificités des compatriotes anglophones désormais désarmés et contraints, subtilement bien sûr, à applaudir ou au pire, subir une unification imposée de toute pièce.

Le vers dans le fruit

En somme, la Constitution de 1972, celle qui consacrait l’unité, la toute première Constitution de l’Etat unitaire donc, était en réalité une arme redoutable que s’était donné le président Ahidjo pour exercer un pouvoir sans partage : suppression de la république fédérale, suppression de la vice-présidence, suppression des postes de premiers ministres, pour ne citer que ces cas. Bien d’autres mesures administratives furent adoptées pour asseoir la toute-puissance du seul président Ahidjo, désormais débarrassé des représentants du Cameroun anglophone. La loi en main, les institutions législatives, judiciaires et administratives sous contrôle, plus rien ne lui faisait obstacle. Il fallait consolider l’unité nationale, plus pour atteindre un dessein politique que pour garantir le bien-être des populations, et surtout sans attention particulières aux spécificités des compatriotes anglophones désormais désarmés et contraints, subtilement bien sûr, à applaudir ou au pire, subir une unification imposée de toute pièce. Cela avait tout l’air d’un mariage forcé, dans lequel le mari avait adopté seul le code du mariage en se donnant tous les privilèges et les pouvoirs, choisi le célébrant, la date, les invités, le couvert et les convives. La mariée n’avait plus qu’à prononcer le mot fatidique « j’accepte. » 50 ans après le mariage, l’époux continue de célébrer l’union, pendant que l’épouse rumine les souffrances, et ne manque plus de le faire savoir à l’occasion.

A suivre

Source : François Bayard, l’Etat du Cameroun

Roland TSAPI

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