Marche vers l’unité : la loi taillée sur mesure

Pour parvenir à ses objectifs de 1972, le président Ahmadou Ahidjo utilisa l’unique appareil politique pour aménager des dispositions légales. La Constitution fédérale fut modifiée à un rythme soutenu à partir de 1969. C’était la deuxième étape vers une réunification qu’il était déterminé à obtenir.

Dans la marche vers l’unité, une fois le parti unique consolidé même dans la douleur, l’instrument légal fut mis à contribution. La révision constitutionnelle du 10 novembre 1969 posa les bases. Contrairement à ce qui s’était passé en 1965 pour l’accession de Ngom Jua au poste de Premier ministre, Salomon tandem Muna avait été choisi par le président Ahidjo lui-même sans consultations préalables et contre les attentes d’une grande partie des Camerounais anglophones. La modification de l’article 39 de la Constitution institutionnalisa cette pratique en supprimant la procédure de l’investiture du Premier ministre par l’Assemblée législative. Il était désormais simplement indiqué que le Président de la république « nomme » le Premier ministre de chaque Etat fédéré. Les possibilités d’intervention du chef de l’Etat dans les affaires ouest-camerounaises étaient de plus étendues, et la situation du Premier ministre affaiblie. Celui-ci devait remettre sa démission non plus seulement en cas de motion de censure ou de refus de confiance, mais également en cas de renouvellement de l’Assemblée législative et après les élections présidentielles, et les conditions de dissolution de l’Assemblée législative étaient singulièrement élargies… L’élection présidentielle du 28 mars 1970 affermit ce cours politique prudemment décentralisateur. Le bureau politique de l’Union nationale camerounaise choisit Salomon Tandem Muna comme co-listier d’Amadou Ahidjo. Aux termes de l’article 9 de la Constitution, le nouveau vice-président devait abandonner son poste de Premier ministre. Il eut été possible de le remplacer par un autre « fédéraliste » ancien membre du Cameroon United congress, mais c’était forcer la main des chefs traditionnels et du personnel politique une seconde fois en deux ans. Ahidjo avança prudemment, il fallait éviter une éventuelle résurgence de Foncha ou Ngom Jua. Il préféra demander à l’Assemblée fédérale de réviser à nouveau la Constitution et de supprimer cette incompatibilité. L’étape était décisive en effet. Désormais, les fédéralistes, ou plus exactement les politiquement correct vis-à-vis de l’intention unificatrice d’Ahidjo contrôlaient toutes les instances institutionnelles aussi bien à Yaoundé qu’à Buéa. John Ngu Foncha, opposé à l’unification, était évincé et voué à un effacement rapide, les autres partisans du même courant d’idée, les « particularistes », ne disposaient plus que d’une maigre représentation au sein du bureau politique du parti et des gouvernements fédéral et fédérés. Dans le même temps, Ahmadou Ahidjo affirmait le caractère présidentiel du régime au cours de sa conférence de presse du 16 juin 1970.

Désormais, les fédéralistes, ou plus exactement les politiquement correct vis-à-vis de l’intention unificatrice d’Ahidjo contrôlaient toutes les instances institutionnelles aussi bien à Yaoundé qu’à Buéa.

L’obstacle Foncha, le pétrole…

Bulletin du reférendum de 1972

Mai 1972. Quand Ahmadou Ahidjo annonce devant l’Assemblée nationale qu’il va soumettre à la volonté populaire par voie de référendum la suppression du fédéralisme et la mise sur pied de nouvelles institutions, personne ne s’y attend. Depuis le placement de ses hommes à des positions stratégiques dans les institutions existantes, l’idée semblait en berne. Rien n’avait filtré des intentions du chef de l’Etat déclarées devant l’Assemblée fédérale. Interrogé à l’issue du congrès de Garoua sur le sort du fédéralisme, il avait donné l’impression de remettre sine die l’idée de l’instauration de l’Etat unitaire, probablement sous la pression des tragiques événements du Biafra, précise François Bayard. Au cours d’une tournée officielle au Cameroun occidental un mois plus tôt, en avril, il ne fit aucune allusion à ses projets, il semblait avoir pris conscience d’une grave dégradation de la situation politique de l’Etat anglophone au cours de ce voyage. Les Camerounais anglophones, qui s’étaient félicités de leur appartenance à la Fédération au moment de la guerre civile nigériane, commençaient à envier l’autonomie que Lagos avait accordée aux provinces après le conflit. De l’autre côté, John Ngu Foncha mijotait un autre plan. Ulcéré d’avoir été joué, il envisageait de quitter l’Unc et de fonder un parti démocrate-chrétien. Il en aurait parlé à la conférence épiscopale rassemblée à Bamenda en novembre 1970, obtenant l’appui de Monseigneur Verdzekov, évêque de la ville, et aurait sollicité l’aide des partis européens dans les couloirs de la réunion du Conseil de l’Union interparlementaire en avril 1972 à Yaoundé. Ces manœuvres étaient d’autant plus inquiétantes que les Fo prenaient leurs distances vis-à-vis du régime de Yaoundé et que la gestion de Solomon Tandem Muna était de plus en plus critiquée. Si ces faits étaient exacts, la précipitation de Ahmadou Ahidjo s’expliquerait alors, selon François Bayard : « il s’agissait de couper l’herbe sous les pieds de l’ancien vice-président de la république, qu’on ne pouvait décemment interpeller. » L’auteur fait également allusion à d’autres sources selon lesquelles, « la mise en exploitation des gisements pétrolifères situés sur le territoire de l’ancien Cameroun occidental, survenue depuis, éclaire naturellement l’épisode d’un jour nouveau. Il n’est pas exclu que l’empressement soudain de monsieur Ahidjo ait fait suite aux premiers indices favorables fournis par les compagnies pétrolières ; indices susceptibles d’aviver d’éventuels sentiments sécessionnistes. »

Les Camerounais anglophones, qui s’étaient félicités de leur appartenance à la Fédération au moment de la guerre civile nigériane, commençaient à envier l’autonomie que Lagos avait accordée aux provinces après le conflit.

 La modification de la Constitution supprimant le fédéralisme fut naturellement votée par une majorité écrasante, aucun leader anglophone n’ayant élevé d’objection officielle et l’électorat n’ayant guère le choix entre le « yes » et le « oui » inscrit sur les bulletins lors du référendum. Ainsi donc, après s’être donné un appareil politique unique avec l’Union nationale camerounaise, Ahidjo s’emploie à utiliser ce monopole pour tailler les textes sur mesure et constituer des institutions obéissantes. En trois ans, la Constitution a été modifiée 3 fois, toujours pour trouver l’unité. Cependant, l’insistance avec laquelle les dirigeants ont rappelé dans les années qui suivirent, comme pour s’en convaincre, que l’unification était une « réalité irréversible » donne à penser que la suppression du fédéralisme ne se fit pas sans tensions. Ahidjo en était conscient, et s’emploiera par la suite à rallier l’opinion à sa cause, de gré, ou de force.

A suivre

Source : Jean François Fayard, l’Etat du Cameroun

Roland TSAPI

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