Mali : l’Afrique contre elle-même

L’embargo imposé depuis le 9 janvier contre ce pays par ses voisins laisse encore entrevoir une vile obéissance au maître colon par des dirigeants africains. La France aurait décidé de s’appuyer sur ses anciennes colonies pour punir le rebelle

Assimi Goïta, président intérimaire du Mali

Le 15 janvier 2022, les opérateurs économiques exerçant surtout sur port de Dakar au Sénégal, ont organisé une manifestation pour protester contre la sanction du Mali par la Cedeao, notamment sa mise sous embargo qui implique la fermeture des frontières avec ce pays. Depuis le 9 janvier en effet, les chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), siégeant à huis clos dans la capitale ghanéenne, avait réagi à la décision d’Assimi Goita arrivée au pouvoir en août 2020, de continuer à diriger le pays pendant cinq années supplémentaires, se refusant à organiser le 27 février 2022 l’élection présidentielle et les législatives qui auraient ramené des civils à la tête du pays. Le temps pour eux de voir clair sur la situation du pays, et de s’assurer que les élections se tiennent sans ingérence. Le Sénégal qui est l’un des pays frontaliers avec le Mali fait partie de ces pays qui ont pris la décision. Conséquence immédiate, les sénégalais qui vivaient essentiellement du commerce avec le Mali, se retrouvent au chômage. Les transitaires, les transporteurs, les petits ouvriers des ports. Bref, le pouvoir Sénégalais, en s’associant avec les autres pour pénaliser le Mali, pénalise en même temps sa propre population, tout en mettant à mal son économie. S’exprimant sur les antennes de la télévision française France 24, l’économiste Thierno Thioune, enseignant à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, affirme : « Les deux partenaires du Mali qui souffrent le plus de ces sanctions sont le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Plus de 20 % des importations maliennes proviennent du Sénégal et 80 % de son fret passe par Dakar. C’est son premier fournisseur international, devant la Chine, puis la Côte d’Ivoire (environ 10 %). L’embargo, pourtant soutenu par ces deux pays, représente une perte importante pour leurs économies, d’autant plus qu’il les prive également des exportations maliennes, notamment de coton, d’or ou de bétail, qui, contrairement à la viande, n’est pas considéré comme une denrée de première nécessité. » Pour contourner cette mesure, les dirigeants malien actuel ont déjà entamé des pourparlers avec la Guinée Conakry et la Mauritanie, qui partagent aussi les frontières avec lui et qui sont ouverts à la mer. Asimi Goita entend orienter désormais ses importations vers les ports des deux pays. Vu simplement, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et d’autres pays africains, ont décidé d’asphyxier leurs frères africains, et mettre leurs propres économies à mal, pour faire plaisir à qui ?  

 Après neuf ans de présence, la France se retrouve sans horizon clair, ni militaire, ni politique, et sans sortie réellement honorable. Entre djihadistes, réseaux mafieux, putschistes et mercenaires russes, y a-t-il encore une place pour l’armée et l’influence de l’ancienne puissance coloniale ? C’est la question posée à Emmanuel Macron qui voulait refonder les relations franco-africaines, mais se retrouve piégé par un conflit sans issue. 

La main cachée de la France

Ce n’est plus un secret pour personne, la Cedeao est fortement influencée par la France. Sur les 15 pays qui la composent, 9 sont des anciennes colonies françaises, sur lesquelles elle continue d’avoir une main mise, en dehors de la Guinée Conakry qui s’était déjà émancipée en arrachant son indépendance à la France en 1958, avec le fameux « non » de Sekou Touré au référendum parrainé par le gouvernement français sur l’union avec la France. Les dirigeants actuels, en recevant en audience les émissaires d’Assimi Goïta ont d’ailleurs précisé qu’ils n’ont pas été associés à la décision de la Cedeao de mettre le Mali sous embargo, tout en exprimant leur soutien aux dirigeants maliens. On sait également que la Banque des Etats de l’Afrique de l’Ouest, qui dans le cadre de cettesanction ne va plus mettre à la disposition des acteurs économiques maliens des liquidités sous forme de devises, a dans son Conseil d’administration un membre nommé par l’Etat assurant la garantie de la convertibilité de la monnaie commune, c’est-à-dire la France, avec un droit de véto en prime. Économiquement et politiquement donc, la Cedeao est encore sous le contrôle de la France. Et on sait également que depuis que les militaires ont pris le pouvoir au Mali, ce n’est pas le parfait amour avec la France. Les relations ont été sérieusement mises en cause, avec la décision des jeunes militaires de nouer des contacts plus renforcées avec la Russie, et surtout de mettre fin à la présence des militaires français de l’opération Barkhane, qui « lutte » contre le terrorisme depuis 9 ans sans que les choses n’avancent. La dernière cérémonie du drapeau pour l’opération Barkhane a eu lieu à Tombouctou le 14 décembre 2021. Un retrait fait « dans des conditions  qui entameraient durablement l’influence française sur le continent », selon l’analyse du géopolitologue français Pierre Haski au média France-Inter. Au même moment, on annonçait à Bamako la présence des mercenaires de la société privée russe Wagner. Et l’analyste de conclure « Après neuf ans de présence, la France se retrouve sans horizon clair, ni militaire, ni politique, et sans sortie réellement honorable. Entre djihadistes, réseaux mafieux, putschistes et mercenaires russes, y a-t-il encore une place pour l’armée et l’influence de l’ancienne puissance coloniale ? C’est la question posée à Emmanuel Macron qui voulait refonder les relations franco-africaines, mais se retrouve piégé par un conflit sans issue. »

On devrait noter au passage que le Mali est le troisième producteur d’or en Afrique après l’Afrique du Sud et le Ghana, avec 65,1 tonnes produites en 2019, premier producteur de coton sur le continent, riche en bauxite, en fer, en charbon, en gaz. Se voyant perdre la main sur ce pays que des jeunes militaires expriment le désir de l’émanciper, l’ancien maître aurait-il décidé de s’appuyer sur ses anciennes colonies voisines du Mali pour le punir ? Si c’était le cas, ces derniers n’ont-ils pas compris qu’en facilitant l’incendie de la maison du voisin, son propre domicile était menacé ? La méthode coloniale d’asservissement est la même depuis l’aube des temps. S’appuyer sur l’Africain pour tuer l’Africain, tirer les ficelles des conflits en sous-marin, en clamant tout haut ne rien savoir de ce qui se passe. Les dirigeants des pays de la Cedeao qui décrètent l’embargo contre le Mali, s’imagine-t-il l’Union européenne en train de placer l’Angleterre, l’Allemagne ou tout autre pays de l’Union sous embargo ?

Se voyant perdre la main sur ce pays que des jeunes militaires expriment le désir de l’émanciper, l’ancien maître aurait-il décidé de s’appuyer sur ses anciennes colonies voisines du Mali pour le punir ? Si c’était le cas, ces derniers n’ont-ils pas compris qu’en facilitant l’incendie de la maison du voisin, son propre domicile était menacé ?

Roland TSAPI 

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