Mal être social : la caution de l’Etat ?

Face aux cris des populations qui demandent l’amélioration de la qualité de vie, l’administration oppose le musèlement

Le décret n° 2008/377 du 12 novembre 2008 fixant les attributions des chefs de circonscriptions administratives et portant organisation et fonctionnement de leurs services, stipule à l’article 36 (1) que le préfet « veille au maintien de l’ordre, à l’exécution des lois et des règlements, ainsi qu’à l’exécution des plans et programme de développement », entre autres. Cette mission de maintien de l’ordre, les administrateurs civils la prennent très au sérieux au Cameroun, mais en perdant de vue les facteurs qui peuvent mettre en péril cet ordre social, pour se concentrer sur les effets de surface. Ils laissent le plus souvent les causes pour s’attaquer aux conséquences. Un peu comme un cultivateur mal avisé, qui au lieu de regarder les racines d’une plante mal en point, ne s’intéresse qu’aux feuillent qui jaunissent.

Ndjana Yves, préfet du Moungo

Le préfet du Moungo, l’administrateur civil Njana Yves Bertrand Noel en a donné un autre exemple le 23 février 2022, dans une correspondance adressée au maire de la commune de Loum, avec pour objet « mise en garde suite à votre sortie dans une vidéo circulant dans les réseaux sociaux depuis le 17 février 2022 ». Le maire Kuaté Wambo Guy Mesmin, dans la vidéo en question, dénonce en gros les coupures intempestives de l’électricité dans la localité, avec des conséquences sur les activités économiques. Mais pour le préfet selon les termes de sa correspondance, le maire brille plutôt « par l’excitation à la révolte des populations, l’invective des institutions républicaines et des personnes qui les incarnent et la propagation des fausses nouvelles. » Y faisant suite donc, l’administrateur civil principal s’adresse au maire : « J’ai l’honneur de vous inviter à plus de lucidité et à faire preuve de discernement entre l’intérêt général qui d’ordre public et vos intérêts personnels. Vous êtes sans ignorer que depuis quelques années, le gouvernement de la république a consenti d’énormes sacrifices en vue d’améliorer l’offre de fourniture en énergie électrique dans notre pays, à travers la construction de plusieurs barrages électriques et centraux thermiques, autant que l’extension de son réseau de transport. Le département du Moungo dans son ensemble ressent très positivement ces efforts. »  Il recommande dès lors au maire qu’en sa qualité il devrait plutôt aller voir le concessionnaire d’électricité pour qu’il lui explique les causes des coupures quand elles surviennent, pour à son tour expliquer cela aux populations, et ensuite se plaindre à qui de droit si les coupures lui causent un tort.

Soutien du pouvoir

En résumé, le maire n’aurait jamais dû dénoncer les coupures d’électricité, car le faire est une excitation à la révolte des populations. Dans d’autres localités de ce même pays, des dénonciations pareilles ont poussé les autorités à aller plutôt dans le sens de l’apaisement. Au lendemain de l’élection présidentielle de 2018 et la proclamation de la victoire de Paul Biya, dans un village de la région du Centre, un homme a défrayé la chronique dans une vidéo similaire avec ces propos «Suivez un peu par-derrière, à cause de leneo, on souffre! Jai le chapeau de Paul Biya, je lai voté pour rien. Il doit laisser, je ne savais pas que c’est comme ça qu’il allait faire», Menye Ndzana dit Grand Barack s’indignait ainsi de ne pouvoir mener son activité de soudure métallique, qui dépend exclusivement de l’électricité. Grâce à cette sortie, des solutions ont été envisagées dans l’immédiat. Le 11 octobre 2021, les chefs traditionnels de l’arrondissement de Minta adressaient au Premier ministre une lettre dans le même sens : « En effet Excellence, depuis plus de 17 ans, l’arrondissement de Minta  n’a plus eu un signal du courant électrique. D’où le courroux  des populations vis-à-vis de cette absence de l’énergie électrique qui cause un préjudice énorme sur le plan éducatif, économique et social de nos populations, qui ont décidé d’en découdre avec ENEO si rien n’est fait dans un délai  de 15 jours à compter de la date de dépôt. » Ici la menace était très claire, mais les chefs n’ont pas été intimidés, ils ont plutôt été écoutés et des promesses faites pour remédier à la solution.

L’administration ou le gouvernement que représente le préfet, devrait se rendre à l’évidence que la fourniture en énergie électrique au Cameroun est loin d’être satisfaisante, et anticiper sur les vraies solutions. C’est l’absence de l’électricité qui peut être cause de la révolte des populations, et non le fait de le dénoncer.

Traiter le mal à la racine

Personne ne nie les efforts du gouvernement pour la fourniture de l’énergie électrique au pays, mais tout le monde constate malheureusement que les coupures d’électricité sont intempestives, et ce sont des faits. Au lendemain de la Can 2021, Enéo a annoncé le retour des délestages dans les régions de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême nord, en expliquant que certains industriels et commerces avient accepté de renoncer à leurs consommations pour permettre aux ménages de vivre les matches, donc même le concessionnaire reconnait les insuffisances. Intimider ceux qui dénoncent les problèmes n’est pas la solution à ces problèmes, tout comme casser le thermomètre ne soigne pas la fièvre. Maintenir l’ordre s’est surtout anticiper sur tout ce qui peut être à l’origine du désordre. Les populations de Minta auraient eu de l’électricité pendant les 17 ans, qu’on ne les aurait jamais entendu, Menyé Ndzana aurait pu mener son activité de soudure sans problème qu’il ne regretterait pas d’avoir voté pour rien, le département du Moungo dans  l’ensemble ressentirait les efforts du gouvernement pour la fourniture d’électricité, comme le dit le préfet, que le maire ne serait pas en train de crier sur les toits. Bien entendu, ces victimes sont représentatives de toute la population qui souffre dans sa chair, pour un problème qui est évident. L’administration ou le gouvernement que représente le préfet, devrait se rendre à l’évidence que la fourniture en énergie électrique au Cameroun est loin d’être satisfaisante, et anticiper sur les vraies solutions. C’est l’absence de l’électricité qui peut être cause de la révolte des populations, et non le fait de le dénoncer. S’il y avait de l’électricité il n’y aurait rien à dénoncer, et le préfet n’aurait pas à soupçonner l’excitation à la révolte. Tout laisse d’ailleurs penser que ce sont ceux qui ne font rien pour une solution définitive à un problème connu, qui sont ceux-là qui excitent à la révolte.

Roland TSAPI

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